mardi 15 octobre 2019
Jeune chevalier gambette dit « pied rouge ». Il reste autorisé à la chasse. Jeune chevalier gambette dit « pied rouge ». Il reste autorisé à la chasse. ©E.Joly

La chasse sur les grèves

Une chasse roborative et sauvage avec le grondement de la mer en arrière-plan et des embruns plein les yeux.

La notion « d’oiseaux de mer » est élastique. Il fut un temps, pas si lointain, où tout ce qui volait au-dessus de l’océan était bon à tirer : de la mouette au pingouin. Les patrons de chalutier faisaient une bonne soupe en cuisant au court-bouillon ces robustes volatiles. Il fallait du temps pour que la chair devienne à peu près comestible.

Ensuite – mouettes, goélands, macareux et guillemots ayant été protégés – on continua à chasser en tirant les petits échassiers, c’est-à-dire les bécasseaux, les chevaliers, les barges, les courlis, les huîtriers et les tournepierres. Puis la protection frappa un grand coup en mettant hors jeu la majeure partie de ces limicoles.

Arrêtons-nous un instant sur cette notion de protection, éminemment variable. En Islande par exemple –pays de l’écologie raisonnable - on tire sans aucun complexe les guillemots, les pingouins, les macareux et les mouettes qui, elles, sont même considérées comme nuisibles. Je me souviens lors d’une chasse à l’oie là-bas, de la stupéfaction du guide. Une mouette m’était passée au-dessus du chapeau et je n’avais pas tiré. « Vous ne l’avez pas vue ? » me lança-t-il avec un air de reproche. En revanche, on ne tire pas la bécassine, pas plus que les petits échassiers. Chaque pays a ses codes. Aujourd’hui, en France, le carnet de prélèvement des « oiseaux de mer » s’est considérablement réduit. Le bécasseau commun et quantité d’autres congénères ont été mis à l’abri du fusil. Pourquoi ? On l’ignore. Comme son nom l’indique le bécasseau « commun », naguère joliment appelé « alouette de mer » pullule. C’est par centaines voire par milliers que ces petits oiseaux s’abattent sur le littoral. Et pourtant ils sont protégés. En revanche, le bécasseau maubèche, dit « roussette » à cause de la tache rousse qu’il porte sur la poitrine au moment des amours, est autorisé. Pourquoi ? Mystère et écume de mer. Le courlis cendré lui aussi a été mis au « moratoire » ce qui, en langage administratif, veut dire au cimetière cynégétique. La barge à queue noire a également été mise hors circuit alors que sa cousine, la barge rousse, a toujours droit aux honneurs du fusil.

Du côté des chevaliers, il nous reste la bande des quatre : gambette, arlequin, aboyeur, combattant.

L’huîtrier d’abord

Mais le fond de carnier du chasseur de grève, c’est l’huîtrier pie. « Huîtrier » car il brise les coquilles des coquillages et « pie » à cause de sa couleur noire et blanche. Cet oiseau a un point commun avec les chefs de gare : un coup de sifflet strident qui annonce, non le départ d’un train, mais celui de toute la bande qui était en train de vermiller sur un banc de sable.

Évidemment, l’huîtrier pie est moins prestigieux que le courlis cendré avec son grand bec courbe façon cimeterre. Mais faute de courlis on mange de l’huîtrier. Quand je dis « mange », c’est une façon de parler, car le rôti est assez grossier. Pierre Gérard*, maître sauvaginier de la côte picarde, avait une recette simple : plumer et vider l’huîtrier, le mettre dans un chaudron rempli d’eau, faire bouillir jusqu’à quasi-évaporation du liquide. Ainsi préparé, salé et poivré et surtout arrosé d’un excellent flacon, le ragoût serait tendre comme de la rosée. Il est vrai qu’avec ce traitement de choc la viande la plus coriace rend les armes. On peut aussi en faire des pâtés ou des salmis. Un bon chasseur ne jette pas ce qu’il tue et il lui faut donc passer aux fourneaux. C’est aussi un bon moyen de réduire les prélèvements…

Le succès cynégétique de la pie de mer vient de son abondance. Quand le flot monte ce sont parfois des trains d’oiseaux en demi-deuil qui défilent sur la côte. Il suffit, en Waders, de se cacher derrière les parcs à huîtres pour passer un bon moment.

Pour chasser l’huîtrier on peut aussi creuser un trou dans le sable, planter des formes devant, se glisser dans l’excavation et la recouvrir d’une bâche. On tire alors « au posé ». L’oiseau se tire avec du plomb 6 ou 5 car il est assez costaud.

Une chose est certaine : pour chasser en bordure de mer aujourd’hui une solide culture ornithologique s’impose de sorte à ne pas confondre la barge rousse (licite) avec la barge à queue noire (interdite) ou le courlis corlieu (licite mais pour combien de temps ?) avec le courlis cendré (interdit) ou le bécasseau maubèche (licite) avec un bécasseau interdit. À courte distance et posé c’est facile, mais à 30 mètres, au vol, beaucoup moins. On chassera si possible par forts coefficients car à ce moment-là le flot gagne tous les refuges et il y a beaucoup de monde en l’air. On fera attention à ne pas se faire piéger. Il arrive que la mer remplisse vite certains chenaux dans lesquels on perd pied. En été on sera quitte pour un bain, mais en hiver, s’il gèle, c’est beaucoup moins confortable. Tous les ans des promeneurs, des chasseurs ou des pêcheurs se laissent prendre.

Les formalités sont faciles. Outre son permis, il faut avoir la carte de l’association maritime locale. Elle s’obtient sans difficulté et son prix reste raisonnable.

 

ÉRIC JOLY

 


* Pierre Gérard, journaliste cynégétique bien connu des sauvaginiers s’est éteint en 2013 à l’âge de 94 ans. Il connaissait toutes les finesses du déduit. Chasseur à la hutte, « à la botte » et au hutteau il écrivait dans de nombreuses revues cynégétiques. Son fin collier de barbe blanche, sa casquette, ses petites lunettes rondes et ses yeux rieurs en faisaient une silhouette familière et reconnue de la côte picarde.


 

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Le Betteravier français, le journal de référence des planteurs depuis 1952, qui décrypte l'actualité de la filière betterave-sucre et des grandes cultures avec ses 18 numéros et ses 2 cahiers spéciaux par an.