L’intégration de l’Ukraine soulève des questions cruciales pour les filières agricoles européennes. D’un côté, elle offre des opportunités en termes de sécurité alimentaire et d’approvisionnement en matières premières. De l’autre, elle présente des risques concurrentiels, en raison de coûts de production inférieurs à ceux de l’UE (de 20 à 40 %, selon les filières), d’un alignement normatif encore partiel (notamment sur les pesticides, le bien-être animal et la traçabilité), mais surtout de structures de production radicalement différentes.
L’étude réalisée par le cabinet Abcis et à l’ARTB (rendue publique début septembre) synthétise les défis de cette intégration, en se concentrant sur les filières stratégiques que sont les céréales, le lait, le sucre, les volailles et les œufs.
L’étude décrit une « agriculture ukrainienne duale » où cohabite un modèle industriel exportateur avec des exploitations familiales structurant le marché intérieur.
Agroholdings
Le pays est bien connu pour ses agroholdings, des structures capitalistiques de grande envergure qui dominent les filières exportatrices. Ces acteurs, intégrés verticalement, contrôlent l’ensemble de la chaîne de valeur, de la production à l’exportation, et bénéficient d’économies d’échelle significatives.
Dans le secteur des céréales, Kernel, qui exploite 515 000 hectares et produit 3 millions de tonnes par an, incarne cette intégration verticale. Le groupe contrôle des silos, des terminaux portuaires et des réseaux de distribution, lui assurant une position dominante sur les marchés mondiaux. De même, dans la filière sucre, Astarta et Radekhivskyi (dont l’actionnaire majoritaire est le groupe allemand Pfeiffer & Langen) représentent 50 % de la production nationale de sucre. À l’image d’Astarta, qui cultive 220 000 hectares appartenant à une multitude de petits propriétaires terriens et possède six sucreries, les agroholdings disposent généralement d’une grande flexibilité et ajustent leurs surfaces cultivées et le nombre d’usines en fonctionnement, selon les opportunités de marché.
C’est ainsi qu’en réponse à l’ouverture du marché sucrier européen, les surfaces betteravières ukrainiennes ont augmenté de + 39 % entre 2022 et 2024. Cette situation contraste avec la capacité d’ajustement plus limitée des structures européennes, reposant sur des exploitations dont la surface est mille fois inférieure à ces agroholdings.
La question centrale est donc la suivante : comment l’UE pourrait-elle tirer parti de la compétitivité ukrainienne pour sécuriser ses approvisionnements, sans fragiliser ses propres filières ? Les mécanismes de sauvegarde, comme les quotas sur le sucre ou les volailles, pourraient être maintenus temporairement après l’adhésion.
« L’idée d’un fléchage de tout ou partie de la production ukrainienne de sucre sur des usages bien définis tels que la production de biocarburants est également une idée très intéressante », indique Alexis Patry, directeur de l’ARTB.
L’élargissement à l’Ukraine impliquerait un rapprochement avec les normes européennes et passerait par une réflexion plus générale sur les modèles agricoles et leur soutien économique dans l’Union européenne élargie.
Pour en savoir plus :
> L’étude complète publiée par le ministère de l’Agriculture (215 pages)