Dès la fin du mois de juillet, Pascal Hamon s’attendait à une campagne industrielle atypique. Mais le directeur industriel de Cristal Union et ses équipes étaient loin de penser qu’elle allait être aussi difficile.
Le 18 août, lors de sa conférence hebdomadaire avec les directeurs d’établissement, Pascal Hamon fixe les priorités : ralentir les cadences si nécessaire et renforcer la vigilance sur l’épuration des jus. « Dans les conditions sèches, les jus s’acidifient beaucoup plus vite et produisent d’importantes quantités de sels de chaux. Il faut éviter l’entartrage des évaporateurs, qui entraînerait une surconsommation d’énergie, voire un blocage complet de l’usine », explique-t-il.
Mais la situation bascule après le week-end très chaud des 5 et 6 septembre. Arcis-sur-Aube, Corbeilles et Nangis figurent parmi les secteurs les plus touchés. En quelques jours, les betteraves commencent à pourrir. Les analyses réalisées par les services betteraviers révèlent des teneurs élevées en mannitol, marqueur d’une dégradation liée à la présence de dextranes (un grand glucide complexe). Ces substances forment un gel qui colmate les filtres, empêche les jus de circuler et peut bloquer l’usine. « On s’est dit que l’on ne ferait jamais de sucre avec ça », se remémore le directeur industriel.
Un « run alcool » inédit
Le vendredi 11 septembre, Pascal Hamon demande à l’usine d’Arcis de se préparer pendant le week-end pour produire de l’alcool, alors que son ouverture était programmée le 24 septembre.
Le calendrier est bouleversé. Les équipes sont réorganisées et les saisonniers rappelés plus tôt que prévu. « Le schéma retenu était inédit : utiliser une seule diffusion et envoyer l’intégralité du jus directement en distillerie pour transformer les betteraves dégradées en alcool et en sauver un maximum. »
Le lundi 14 septembre, le four à chaux est allumé. Il faut cinq à six jours de préchauffage pour disposer des conditions nécessaires au fonctionnement de l’épuration. Le dimanche 20 septembre au matin, l’usine peut démarrer.
L’objectif initial est de transformer chaque jour 6 000 à 7 000 tonnes de betteraves comportant entre 20 et 30 % de plantes malades. Si le saccharose s’est dégradé en glucose et en fructose, ces sucres restent fermentescibles : ils peuvent être valorisés en alcool, même s’ils ne permettent plus de fabriquer du sucre cristallisé.
Voyant que les opérations se déroulent bien, les équipes étudient, dès le dimanche après-midi, la possibilité de faire passer les betteraves par l’épuration, non pour produire du sucre, mais pour concentrer les jus et obtenir un sirop stable, stockable puis distillable ultérieurement.
Le soir même, la seconde diffusion est mise en chauffe et les approvisionnements sont ajustés avec les planteurs. « C’était un pari risqué mais calculé, car en cas de colmatage, nous disposions du temps nécessaire pour nettoyer les installations avant le lancement de la campagne sucrière à la fin du mois », explique Pascal Hamon.
La tentative fonctionne. L’usine atteint alors 15 000 à 16 000 tonnes de betteraves par jour, soit deux fois et demie les volumes initialement envisagés, mais loin de la cadence habituelle de 24 000 t/j.
Chaque jour, environ 7 000 tonnes de betteraves ont été envoyées directement à la distillerie sous forme de jus vert, et 9 000 tonnes supplémentaires ont été épurées et concentrées en sirop pour être distillées après la campagne.
Du 20 au 30 septembre, ce premier « run alcool » – une période de production spécifiquement consacrée à un type de matière première – permet de transformer 150 000 tonnes de betteraves. 3 600 hectares ont ainsi été sauvés sur le secteur d’Arcis.
Le 30 septembre, il faut néanmoins changer de priorité : le rhizopus continue à progresser et la sucrerie doit maintenant travailler des betteraves plus saines pour produire le sucre. Ces betteraves donnent néanmoins des jus plus colorés et moins purs. « Les réglages d’épuration doivent être adaptés pour produire notre sucre haut de gamme, le Cristal Plus », assure le responsable industriel.
L’organisation des arrachages en flux quasi tendu y contribue : les betteraves ne restent pas plus de deux heures dans la cour de l’usine, afin de limiter leur dégradation.
Une deuxième chance en novembre
« Lors de l’arrêt du premier run alcool pour basculer vers le sucre, il a fallu faire preuve de pédagogie envers les planteurs, dont les parcelles n’avaient pas encore été collectées », explique Pascal Hamon. Mais le directeur assure qu’il prépare déjà une seconde opération, destinée aux planteurs qui n’auront pas encore récolté leurs parcelles dégradées.
Le refroidissement des températures ralentit la progression du rhizopus. Cristal Union estime donc possible de récupérer de nouveaux volumes en novembre, même si la durée totale de cette seconde phase n’est pas encore arrêtée.
L’enjeu est désormais de renouveler l’opération à la mi-novembre à Corbeilles pour couvrir les zones de Nangis, Corbeilles et une partie de Pithiviers, puis à partir du 25 novembre à Arcis-sur-Aube. En reprenant, à ce moment-là, la réception des betteraves dégradées là où elle avait dû être laissée, fin septembre, pour démarrer la campagne sucre, Cristal Union entend offrir une seconde chance aux betteraves encore récupérables en fin de campagne.