Philippe Gerbaux est à la tête de 8,4 hectares de haies. Installé en 1993, il a lancé un premier assaut contre la terrible nudité de la plaine champenoise en 2002 en plantant 3,6 km de haies. Il a récidivé fin 2021 avec une seconde vague couvrant 2,2 ha. Comme il avait repris entretemps une exploitation qui comporte 1,6 hectare et qu’il avait par ailleurs hérité d’un hectare de haies séculaires, le compte est bon. Issu d’une lignée de « paysans de ville depuis Henri IV », celui qui a voulu embrasser la profession « dès l’âge de 10 ans », et qui habite effectivement à Châlons-en-Champagne, plante des haies tout simplement parce qu’il trouve ça « joli » et « apaisant ». Ni bobo, ni écolo, bien qu’adepte du non-labour, ce père de trois enfants (dont l’un est appelé à lui succéder) ajoute que c’est une façon pour lui « de produire des quintaux d’image plutôt que des quintaux de blé ». Planter des haies, cela plaît au public, et notamment aux citadins, alors que, selon lui, cela laisse ses collègues « hostiles ou indifférents ». « Il y a vingt ans, je passais pour un extraterrestre », s’amuse Philippe Gerbaux. Sa licence en droit, passée dans la foulée de ses diplômes agricoles à Sainte-Maure dans l’Aube et à Rethel dans les Ardennes, pour lui donner une plus grande « ouverture d’esprit », pourrait le classer parmi les « intellos » de la terre. Cet ancien président de coopérative voit cependant les mentalités évoluer dans le bon sens. Il faut dire que les pouvoirs publics incitent les agriculteurs à passer à l’acte. En 2021, le cultivateur marnais a bénéficié de subventions pour réintroduire ses réservoirs à biodiversité dans ses champs (1). Cet homme de 57 ans se défend toutefois de tout opportunisme, arguant qu’il agit « par conviction ». Il souligne du reste que, sur le long terme, il y a plus à perdre qu’à gagner sur le plan financier : « Mes premières haies m’ont coûté environ 30 000 euros sur vingt ans ». Aux frais d’entretien (un coup de lame ou de rotor tous les deux ans par un prestataire, le broyeur deux ou trois fois par an par l’agriculteur) s’ajoute une perte de rendement en bordure de haie due à l’ombre et à la concurrence des racines. Aussi l’exploitant ne crache-t-il pas sur les 3 euros qui lui restent par mètre linéaire planté, une fois qu’il a payé le pépiniériste (10 euros).

Mieux vaut être propriétaire des terres

Les coûts d’entretien et les pertes de revenus ne constituent pas les seuls obstacles à la plantation d’une haie. Le principal « frein », aux yeux de Philippe Gerbaux, ancien président national de la commission sociale de Coop de France, réside dans le caractère « irréversible » et engageant d’une haie et sur l’éventuel blocage que sa présence peut entraîner lors d’un échange de parcelles. « J’ai planté toutes mes haies sur des terres qui m’appartiennent, sauf une partie d’entre elles chez un propriétaire qui partage les mêmes convictions que moi ». Bref, il faut savoir concilier « l’intérêt de la haie et l’intérêt du remembrement ». Reste à savoir quel est l’endroit idéal pour installer ces structures arbustives. Le betteravier marnais, qui est sous contrat avec Cristal Union et la sucrerie de Sillery, a fait le choix d’aménager ses nouvelles haies dans le prolongement de haies existantes, en bordure de champ et le long d’un voisin, à l’exception d’une haie calée au milieu d’une parcelle de 55 ha pour casser celle-ci en deux blocs. Encore faut-il que cette disposition ne nuise pas « à la logistique de la ferme, au bon débit du chantier et à la rentabilité mécanique de l’exploitation ». Autrement dit, qu’elle ne gêne pas le passage du tracteur et n’entrave pas l’agriculteur dans son travail. Une haie bien située permet même d’accéder plus facilement à une parcelle à pied ou en voiture, pour peu qu’une bande enherbée ait été aménagée de part et d’autre comme il est d’usage. Cela en fait « une zone de calme » et un agréable lieu de promenade à l’abri du vent.

Ancien conseiller municipal et communautaire de Châlons-en-Champagne, Philippe Gerbaux va d’abord « digérer » ses dernières plantations avant de songer à d’autres projets : peut-être deux haies de 1 000 mètres chacune sur deux parcelles de grande longueur « qui se prêtent bien à ce type d’opération ». Le bocage normand n’a qu’à bien se tenir.

(1) En 2021, l’opération « Plantons des haies » fait partie du Plan de relance initié par le gouvernement. Philippe Gerbaux avait sollicité la Maison de la chasse, bien qu’il ne soit pas chasseur lui-même, avant même son lancement.