Rappelons d’abord une vérité : la lapin de garenne ne naît pas par génération spontanée. Il faut un mâle et une femelle, un terrier et une gestation. Or, très curieusement, en plein Paris, devant l’hôtel des Invalides, nous assistons à une invasion. Les pelouses sont minées, l’herbe rasée, les plates bandes grattées et souillées. D’où viennent ils ? Comme on peut raisonnablement écarter le parachutage, les rongeurs ont été introduits par la main de l’homme. Par facétie, goût du canular ou désir d’ensauvager la cité, certains ont clandestinement lâché des géniteurs. La nature a fait le reste. D’après le musée de l’Armée, rattaché à l’hôtel des Invalides, « un couple de lapins de garenne a été introduit dans les années 2000 » à proximité du bâtiment. Mais ils sont véritablement devenus visibles à partir du printemps 2018.

Un huissier a constaté « l’ampleur des dégâts ». La Commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS), présidée par le préfet de police de Paris, a produit « un devis estimatif de rénovation du site à 366 000 € ». Des dégâts ont également été constatés dans des bâtiments situés à proximité, dont le musée Rodin, le lycée Victor-Duruy, et une copropriété privée.

Exfiltrations

Que faire ? Tempête sous les crânes. La solution la plus simple aurait été d’en éliminer une partie. Mais il fallait compter avec les réactions outrées des associations animalistes, et notamment celles du groupuscule PAZ (Paris Animaux Zoologie). « On cède à la facilité si on tue les lapins. Nous, on veut une cohabitation pacifique », pointe ainsi sa directrice, Amandine Sanvisens, qui rappelle que son association saisit la justice sur le sujet, tous les ans, depuis 2018. Il existe même une pétition en faveur du maintien des lapins, qui compte plus de 33 000 signatures. Son auteure, Gabrielle Paillot, 56 ans, une retraitée de l’éducation nationale, habite à Laon (Aisne). Depuis plus de 15 ans, elle « défend tous les animaux » à coups de pétitions adressées aux pouvoirs publics. Elle se décrit comme « militante bénévole pour les droits des animaux ». « Je porte, dit-elle, la voix qu’ils n’ont pas ».

Aïe ! Comment sortir de cette situation ubuesque ? Bravant la fronde, la Préfecture de police affronte la justice. Elle a malgré tout réussi à faire classer le lapin « espèce nuisible » sur le site et a décidé de passer à l’action. « La surpopulation entraîne des conditions de vie dégradées et des risques sanitaires », a –t-elle martelé. Il arrive en effet que rats et lapins s’affrontent.

Deux opérations commandos ont eu lieu début 2024 et, à chaque fois, 24 lapins ont été exfiltrés, avant d’être libérés, après vaccination, sur le domaine de Bréau (Seine-et-Marne). La Préfecture affirme que « la zone dans laquelle ils sont réintégrés est un espace de repeuplement, sur lequel ils ne sont pas chassés ». Ouf ! Ayant transité par la capitale, l’animal bénéficie en quelque sorte d’une immunité diplomatique. Il ne faut pas confondre le lapin des villes avec le lapin des champs !

Des terriers dans les fossés !

Ces opérations de reprise sont coûteuses. Une destruction sur place aurait sans doute été plus efficace. Après tout, personne ne s’offusque de la dératisation …Mais il faut se méfier des réactions. D’ailleurs PAZ ne désarme pas : « capturer des lapins provoque un stress intense. Un certain nombre mourront lors de la capture et potentiellement lors du transport ». Tous les lapins sont-ils exfiltrés ? Dans un document officiel, on a pu lire qu’après l’épisode Covid de 2020, les animaux étaient prélevés « par furetage » et que leur capture était suivie « d’une fin de vie (sic) par euthanasie ». Les opérations s’effectuent discrètement à la pointe du jour, voire pendant la nuit.

Six « exfiltrations » doivent encore être organisées avant la fin du printemps.

Quand on se rend sur place, on observe des « indices de présence » un peu partout. Il y a même des terriers dans le fossé d’enceinte ! En tout cas, cette prolifération montre la prodigieuse fécondité du rongeur. On parle aujourd’hui de 300 à 500 lapins se baladant sous les canons.

Ce n’est pas la première fois que l’on observe des lapins dans Paris. À une époque récente, on en voyait beaucoup sur le terre-plein gazonné de la porte Maillot. La maire de Paris, Anne Hidalgo, avait résolu le problème dans ce style énergique si apprécié des Parisiens : en couvrant l’espace vert de chantiers et d’une chape de béton.

Les défenseurs des animaux en sont restés sans voix.