Semis, traitements, moissons, récolte… Dans les champs, de plus en plus d’exploitants font le choix de déléguer une partie de leurs travaux. Entre 2000 et 2020, leur nombre aurait ainsi doublé, pour représenter aujourd’hui près de six agriculteurs sur dix. « Il y a une forte demande de délégation à des tiers, qui peut découler de la capacité financière d’un exploitant ou d’une problématique de main d’œuvre, mais aussi d’une volonté de tester un nouveau matériel avant d’investir, d’externaliser des chantiers pénibles ou encore de se recentrer sur une activité générant plus de revenus ou d’intérêt », explique Geneviève Nguyen, professeure d’économie agricole à l’AgroToulouse (INP-ENSAT), qui mène des études sur cette thématique depuis une dizaine d’années.
L’essor de ce phénomène, encore largement sous-étudié, se ressent au sein des entreprises de travaux agricoles (ETA), en première ligne face à cette nouvelle demande. « Nous sommes de plus en plus sollicités, car le matériel coûte cher, témoigne pour sa part Nicolas Cachera, à la tête d’une ETA dans le Cambrèsis, intervenant notamment dans le Nord, l’Aisne et la Somme, sur environ 1 500 hectares de betteraves. Les planteurs ne peuvent plus assumer les charges liées au renouvellement de leur semoir pour aller vers du matériel de précision. Dans notre secteur, les semis de betteraves et leurs récoltes sont à 100 % délégués. » Résultat : dans les départements betteraviers, en particulier l’Aisne, le Nord, l’Oise, le Pas-de-Calais ou la Somme, la proportion d’agriculteurs ayant recours à la délégation dépasse la moyenne nationale, avec huit exploitants sur dix. « Les ETA doivent avoir les épaules solides pour répondre à la demande des betteraviers, les chantiers s’organisent à flux tendus sur un territoire où les calendriers sont de plus en plus contraints par la météo », indique Geneviève Nguyen.
Une conjoncture qui n’a pas échappé aux acteurs de la distribution agricole, qui s’invitent pour certains d’entre eux, depuis quelques années, dans le monde de la sous-traitance et de la délégation. La coopérative Noriap a ainsi lancé, en 2015, son offre Agraé, qui propose de mettre en relation agriculteurs et ETA. « Ce service a été lancé à la demande des agriculteurs qui souhaitaient pouvoir déléguer certains travaux, notamment opérationnels, mais également avoir un appui technique sur le terrain, détaille Martin Allard, responsable du programme Agraé. Nous nous inscrivons strictement dans un cadre de délégation de travaux ponctuels. » Un cadre contractuel est défini entre l’agriculteur et l’ETA pour préciser les travaux confiés, avec une tarification variable en fonction de l’assolement, de la complexité des travaux à effectuer, de l’accompagnement technique, etc. « Les céréales sont les cultures pour lesquelles nous sommes le plus sollicités, mais nous intervenons aussi sur l’oignon, la pommes de terre ou la betterave, précise Martin Allard. Quand des betteraviers font appel à nous, c’est en général pour déléguer la totalité des travaux (semis, désherbage, récolte), mais nous laissons à l’agriculteur l’ensemble des décisions techniques et stratégiques concernant la conduite de ses cultures. » La coopérative développe un logiciel de suivi, pour permettre aux agriculteurs de mieux suivre les travaux réalisés au sein de leur exploitation, qui devrait entrer en phase de test ce printemps.
Attachement viscéral au foncier
La délégation peut cependant parfois s’étendre à l’ensemble des travaux sur une exploitation, voire dans certains cas à la gestion administrative. La pratique se fait parfois de manière informelle, en particulier lorsque les travaux sont confiés à un agriculteur voisin ou de confiance. Les ETA demeurent néanmoins les prestataires dominants de ce type de service, bien que des Cuma employeuses proposent désormais des chantiers complets. Les dernières données tablent ainsi sur 7 % de fermes françaises gérées actuellement en délégation intégrale. « C’est le phénomène du moment, assure Nicolas Cachera. La majorité des doubles actifs héritant d’exploitations familiales ne veulent pas laisser partir ce patrimoine, ou veulent maintenir un rythme de vie moins contraignant. » Des pratiques qui ont un coût, mais qui ne manquent pas d’intérêt pour des héritiers non désireux de s’engager à plein temps dans l’agriculture. « Gérer une ferme péniblement sur son temps libre, ce n’est pas forcément plus rentable… », poursuit le dirigeant d’ETA. Dans ces cas d’héritage, les propriétaires des terres n’interviennent quasiment plus dans la stratégie d’exploitation ou le choix des rotations. « Cela se fait probablement plus qu’avant mais ça reste encore un phénomène à la marge, largement motivé par le souhait de ne pas vendre, qui se cantonne aux grandes cultures », indique Amélie Cardine, Conseillère Agronomie Cultures à la Chambre d’agriculture de Normandie.
InVivo propose des régisseurs
Selon Geneviève Nguyen, le développement de ces pratiques de délégation complète est clairement encouragé par le difficile renouvellement de générations. « Les exploitants partant à la retraite espèrent le retour à la terre de quelqu’un de leur famille, reprenant en l’état l’exploitation. C’est l’attachement viscéral au foncier, et à une certaine vision du métier, qui explique que ces formes de délégation progressent », estime l’économiste. Une pratique qui n’est pas nouvelle mais qui se développe, et qui suscite, de ce fait, de l’inquiétude, voire de l’agacement dans une partie du monde agricole (voir encadré). Cela explique le caractère tabou de ces pratiques. L’annonce, en juillet 2024 par InVivo, du lancement de son programme Sowfields, un « service d’assistance à la gestion d’exploitations agricoles » a provoqué une levée de boucliers chez l’ensemble des syndicats agricoles. Le groupe coopératif propose en effet de recruter dans neuf régions, au cours des quatre prochaines années, des « régisseurs » pour gérer des exploitations, avec un paiement forfaitaire en fonction des rendements et de la durée du contrat. « Chacun son rôle, un agriculteur est là pour produire, les coopératives doivent quant à elles valoriser au mieux nos productions, réagit Luc Smessaert, vice-président de la FNSEA. On s’éloigne de la liberté d’entreprendre. Pour la coopérative, c’est un moyen de s’assurer des volumes dans les commandes des intrants. » Consciente des inquiétudes suscitées par la délégation intégrale, notamment en ce qui concerne l’installation de nouveaux agriculteurs, Geneviève Nguyen apporte néanmoins une nuance : « encore faut-il trouver des jeunes souhaitant s’installer sur les terres disponibles, car il y a un non-alignement d’un certain nombre de structures d’exploitations qui se libèrent avec les projets des futurs actifs. Il y a un vrai travail à faire à ce niveau-là. »
Transfert du risque
Pour sa part, Martin Allard, qui gère le programme Agraé chez Noriap, assure que l’agriculteur reste « le seul décisionnaire » dans l’exploitation. « Les exploitants qui nous sollicitent souhaitent garder le titre d’agriculteur, et tous les avantages, les inconvénients et les répercussions des choix de conduite de culture effectués. Nous répondons juste à une demande qui, bien qu’encore timide, est en progression, comme en témoigne le développement d’offres de délégation sur d’autres territoires. Nous nous distinguons cependant clairement des dispositifs de type régisseur. »
Cette dynamique interroge dans tous les cas l’évolution du métier d’agriculteur, et la définition même du statut d’actif agricole. « Sur les déclarations PAC, on voit parfois des gens qui habitent dans le sud de la France, loin de l’exploitation, mais tout reste à leur nom. Certains sont donc doubles actifs uniquement sur le papier », illustre Amélie Cardine, de la Chambre d’agriculture de Normandie. Le concept d’actif agricole serait par ailleurs aussi bouleversé par le transfert des risques inhérents à la montée en puissance de la délégation dans les champs (investissements dans le matériel, gestion de la main d’œuvre, non-paiement des services en cas de mauvaises récoltes ou de baisse des cours,…). Certaines ETA réclament ainsi de bénéficier de ce statut, et des aides PAC allant avec, dans le cas d’une gestion intégrale d’une exploitation. « L’offre de sous-traitance et de délégation est en pleine évolution, car les prestataires rencontrent les mêmes difficultés que les agriculteurs : manque de main d’œuvre, hausse monstrueuse des charges de mécanisation, règlementation phytos,… Mais désormais, la prise de risque a glissé des donneurs aux preneurs d’ordre », analyse Geneviève Nguyen. Le sujet, indéniablement clivant, semble cependant s’être installé pour durer dans le paysage agricole. Selon des travaux co-réalisés par l’économiste en 2024 et 2025 (projet Agridinamo, financé par le ministère de l’Agriculture), sur les nouveaux actifs agricoles, un nombre important d’agriculteurs nouvellement installés (depuis moins de six ans) font appel à des services de délégation, le temps de mettre en œuvre leur projet. C’est par exemple le cas de la majorité des pluriactifs s’installant sur des exploitations céréalières de petite taille. D’autres vont préférer entrer dans le métier en devenant salariés d’une ETA ou d’une Cuma employeuse proposant des chantiers complets. « C’est désormais une des composantes de l’installation, et c’est quelque chose que nous n’avions pas mesuré jusqu’à présent », conclut la chercheuse.
Délégation : les agriculteurs délèguent une partie de leurs travaux mais sont toujours aux commandes de leurs exploitations.
Régisseurs : dans ce cas-là, les exploitants délèguent totalement la décision stratégique sur la gestion de la ferme.
Point de vue – Luc Smessaert, vice-président de la FNSEA
Ouverte à la délégation temporaire, notamment le temps d’une transmission d’exploitation, ou dans les systèmes de polyculture-élevage, pour optimiser son activité, la FNSEA rejette en bloc le principe de délégation intégrale. « Nous défendons l’idée qu’un chef d’exploitation est celui qui fait des choix de gestion et qui retire un revenu conséquent de l’activité agricole, réagit Luc Smessaert, le vice-président de la FNSEA. Je comprends que l’on puisse vouloir garder ses terres, mais nous avons aussi besoin de propriétaires qui ont confiance dans l’avenir. Nous craignons une remise en cause du statut du fermage, qui est structurant pour l’agriculture française. » Pour le syndicat, le risque est aussi d’aller vers une simplification de l’activité agricole et des assolements. « Vous avez rarement de l’élevage dans le travail à façon, note Luc Smessaert. Un agriculteur est là pour créer de la valeur. Nous avons besoin de femmes et d’hommes qui ont envie d’entreprendre. »


