Si la dynamique des pucerons n’est pas contrôlable car dépendante des conditions météorologiques, gérer les réservoirs viraux est possible.

Une gestion collective face à un risque endémique

Chaque année, les pucerons colonisent l’ensemble de la zone de production betteravière de façon relativement homogène. Pour limiter le nombre de pucerons porteurs de virus, il est indispensable de détruire les plantes pouvant leur servir d’hôtes. La vigilance doit s’exercer tout au long de l’année, et pas seulement pendant la période de culture de la betterave. La maîtrise des réservoirs de virus débute dès la récolte et se prolonge jusqu’à la fin du printemps. Étant donné les longues distances que les pucerons sont capables de parcourir, la lutte contre la jaunisse ne peut être efficace que si elle est menée de manière collective.

Cordons de déterrage : ne pas les laisser reverdir

La pratique la plus efficace consiste à épandre, dès l’automne, la terre et les résidus de déterrage sur une parcelle qui n’est pas destinée à recevoir de betteraves l’année suivante, puis à les enfouir. Lorsque cette pratique est impossible, notamment en système sans labour, il est important de surveiller les cordons de déterrage en sortie d’hiver. Les conditions météorologiques jouent alors un rôle déterminant. Après un déterrage suivi d’une période très humide, les cordons entrent généralement en putréfaction et ne reverdissent pas, comme le montre la photo 1 prise le 22 janvier 2025 pour un enlèvement des betteraves réalisé en novembre. À l’inverse, les enlèvements effectués en septembre et octobre 2025 dans de bonnes conditions, sans excès d’humidité, sont précisément ceux dont les repousses commencent à apparaître aujourd’hui.

Si la parcelle était touchée par la jaunisse en 2025, les betteraves laissées au sol ou les collets de betteraves qui repoussent ont une forte probabilité d’être infectés. Il s’agit alors de réservoirs de virus pour la campagne 2026, sur lesquels les pucerons viendront s’alimenter au printemps avant de coloniser les jeunes betteraves et de transmettre les virus de la jaunisse. En 2024, l’ITB a réalisé un vaste échantillonnage de repousses de betteraves issues de ces cordons de déterrage. Les résultats ont montré que 11 % des plantes étaient porteuses de virus, alors que l’année 2023 n’avait pas été marquée par une forte pression jaunisse. La même opération conduite en 2026 montre que 61 % des repousses analysées sont contaminées. Il est donc indispensable d’éliminer ces repousses avant fin février. Pour cela, différents moyens sont possibles selon les situations :

• Destruction mécanique : retournement des andains de déterrage lorsque la terre est suffisamment sèche et maniable (photo 2).

• Bâchage

• Destruction chimique : application de glyphosate sur les bandes de déterrage. Cette pratique est privilégiée s’il reste de nombreuses betteraves entières vivantes, en respectant deux conditions :

1) l’usage réglementaire qui dépend de la zone sur laquelle le glyphosate est appliqué, à l’intérieur de la parcelle ou en bord de champ,

2) la spécialité à base de glyphosate doit être homologuée pour l’usage réglementaire. Plusieurs usages du glyphosate sont possibles selon les situations : soit « Traitements généraux*désherbage* Interculture, jachères et destruction de culture » pour un silo situé en parcelle, mais uniquement en l’absence de labour avant la culture, et en respectant la dose maximale annuelle de 1080 g/ha

de glyphosate, soit « Traitements généraux*désherbage*zones agricoles non cultivées » pour un silo en dehors de parcelle.

Les silos de betteraves fourragères doivent être surveillés avec la même attention.

Détruire les repousses de betteraves dans la culture suivante

La bonne qualité d’arrachage de l’automne 2025 et les bons rendements ont permis de limiter les pertes de collets et de petites betteraves lors de la récolte. Néanmoins, il est important de surveiller la présence de repousses dans la culture suivante, surtout s’il n’y a pas eu de labour entre les deux cultures. Les parcelles sur lesquelles les andains de déterrage ont été épandus à l’automne doivent également être surveillées. Attention à ne pas utiliser de sulfonylurées dans des betteraves Conviso Smart. Les produits à base d’hormones sont à privilégier (photo 3).

Couverts d’interculture : maîtriser les réservoirs avant le printemps

Certains couverts d’interculture peuvent servir d’hôtes, soit pour les pucerons, soit pour les virus responsables de la jaunisse. Les crucifères (moutarde, radis), la phacélie et, dans une moindre mesure la féverole, sont des réservoirs du pucerons pendant l’hiver. Si les crucifères sont uniquement hôtes de pucerons, la phacélie et la féverole peuvent quant à elles héberger des virus de la jaunisse (BYV, BtMV). Pour limiter la diffusion virale au printemps, il est donc recommandé de détruire ces couverts en interculture avant fin février. Malgré l’épisode de gel marqué observé cet hiver, de nombreux couverts de phacélie sont encore vivants. Il est essentiel de ne pas maintenir cette espèce dans l’environnement, qu’il s’agisse de couverts d’interculture ou de bandes fleuries. Les couverts maintenus tardivement entre une betterave et une culture de printemps (maïs, tournesol …), pratique courante en technique de travail du sol simplifié, doivent être détruits avant les semis de betterave lorsqu’ils contiennent de la phacélie.

Dans l’état des connaissances, les seuls réservoirs avérés de polérovirus sont les betteraves elles-mêmes, qu’elles soient sucrières, fourragères, potagères, porte-graines ou sauvages (photo 4).

L’INRAE poursuit ses recherches sur les réservoirs de pucerons et de virus dans le cadre des programmes PNRI et PNRI-C. Deux approches complémentaires sont mises en œuvre :

• L’analyse génétique des pucerons dans différents couverts. Ces travaux montrent que les principaux réservoirs de pucerons arrivant sur betterave au printemps sont les crucifères (colza, moutarde, radis). Bien que ces cultures ne portent pas elles-mêmes les virus de la jaunisse, leur présence contribue indirectement à la diffusion virale en maintenant des populations de pucerons dans l’environnement.

• L’analyse génétique des isolats viraux chez diverses espèces cultivées ou spontanées. L’objectif est d’identifier les transferts possibles entre plantes. Ce sont les plantes hôtes porteuses de virus qui constituent les réservoirs viraux et qu’il faut impérativement éliminer : les pucerons sains viennent s’y charger en virus avant de migrer vers les betteraves au printemps. Même si la plante réservoir de virus ne présente pas de symptômes visuels, elle est plus attractive et appétante pour le puceron, ce qui favorise la dispersion virale.

Depuis 2021, une campagne d’échantillonnage est organisée chaque printemps afin de collecter des pucerons et des plantes avant la migration vers les parcelles de betteraves. S’il est connu que certaines espèces spontanées peuvent être porteuses de virus, toutes celles collectées au printemps sont indemnes. Au total, les virus de la jaunisse ont été recherchés dans 42 espèces végétales. Certaines plantes, comme les chénopodes, peuvent devenir porteuses plus tard au cours du printemps, mais elles ne sont pas considérées comme responsables de l’inoculation primaire des betteraves.

Gestion spécifique dans la zone de production de betteraves porte-graines

En Beauce, betteraves sucrières et betteraves porte-graines cohabitent sur un même territoire. Cette situation est particulièrement délicate : les porte-graines sont semées en fin d’été et récoltées l’été suivant, ce qui crée une continuité de culture sans interruption du cycle épidémique. Un plan d’action a été mis en place pour réduire le risque de contamination croisée par les pucerons vecteurs de jaunisses virales entre les cultures de betteraves sucrières et celles destinées à la production de semences. Il est financé grâce au soutien du PNRI-C. En février 2026, un diagnostic viral est en cours de réalisation sur l’ensemble des parcelles de betteraves porte-graines afin d’anticiper le risque pour la prochaine campagne de betterave sucrière. Les résultats seront communiqués aux agriculteurs de la zone de production concernée. Dans la mesure du possible, il est fortement recommandé aux agriculteurs de ne pas semer de betteraves sucrières à proximité immédiate d’une parcelle de porte-graines. Au-delà d’un kilomètre, des symptômes sont présents, mais souvent moins sévères.

Gérer simultanément les risques de cercosporiose et de jaunisse

Le champignon responsable de la cercosporiose se conserve également sur les résidus de récolte infestés. Les conidies peuvent survivre jusqu’à 8 mois sur des feuilles, mais l’inoculum peut se conserver bien plus longtemps, jusqu’à 3 ans, au sein d’une structure de conservation appelée pseudostromate. Cette structure peut sporuler en conditions favorables. Tout comme les virus de la jaunisse, l’enfouissement profond des résidus de récolte permet de réduire la viabilité de l’inoculum de Cercospora beticola dans le sol et ainsi de réduire la quantité de champignon dans l’environnement.

La teigne peut également passer l’hiver sous forme de chrysalides sur des betteraves restées en terre. Instaurer une période sans betterave dans l’environnement avant le semis contribue donc à réduire la pression de nombreux bioagresseurs.

Ne pas négliger les conditions d’implantation de la betterave

L’année 2025 a été riche d’information sur le lien entre la qualité d’implantation de la betterave et la sévérité des symptômes de jaunisse. Toutes les parcelles mal levées présentent un risque accru vis-à-vis de la jaunisse : mauvaise qualité de préparation et de semis, accident climatique (battance, sécheresse pendant la levée), ou dégâts de ravageurs souterrains entraînant des pertes de pieds. Une partie de ces situations peut être évitée grâce à une préparation soignée du sol et un semis de qualité. Des études anciennes avaient déjà mis en évidence ce phénomène : les zones mal levées concentrent davantage de pucerons. Deux facteurs l’expliquent : d’abord un effet de dilution, avec une densité de plantes plus élevée, chaque plante reçoit proportionnellement moins de pucerons, et un effet visuel, les pucerons ailés préférant se poser dans les zones où les plants sont plus espacés.

CE QU’IL FAUT RETENIR

• Les mesures de gestion prophylactique doivent être adoptées partout et par tous pour être efficaces.

• Les recommandations sont à appliquer dès la récolte et dans tous les cas avant fin février. Elles permettent non seulement de baisser la pression virale, mais également de réduire les populations d’autres bioagresseurs (champignons, insectes).