lundi 14 octobre 2019
À la chasse, les deux veneurs étaient complices et complémentaires ce qui engendrait une remarquable efficacité. À la chasse, les deux veneurs étaient complices et complémentaires ce qui engendrait une remarquable efficacité. ©E.Joly

Parler à l’oreille des chiens

Dans un livre publié chez Montbel, Étienne de Bodard qui, avec son frère Diego, a longtemps dominé la vénerie du chevreuil, explique leur méthode pour réussir. Un livre plein d’enseignements.

La chasse à tir est à la vénerie ce que le jeu de dames est aux échecs ou au jeu de go. Prendre un animal sans fusil, le forcer avec des chiens courants, déjouer toutes ses ruses est un tour de force. Notamment quand il s’agit d’un chevreuil, l’animal le plus difficile après le lièvre. Diego et Étienne de Bodard, et leur rallye Araize, se sont taillés une juste réputation. Avec une quarantaine de prises par an, ils se sont longtemps imposés comme les maîtres de la discipline. Quels étaient leurs secrets ? C’est ce que tente de décrypter un livre « la méthode Bodard », sorti aux éditions Montbel. Etienne y répond aux questions de deux veneurs, Henry Séchet et François Couëtoux du Tertre. Évidemment, on regrette que Diego qui nous a quittés il y a six ans ne soit pas de la partie. Cela dit, les deux frères chassaient en symbiose : ce que dit l’un est aussi la pensée de l’autre. En outre, on trouve à la fin du document, des extraits du livre de chasse de Diego.

« Petits gars »

Nos deux veneurs étaient des professionnels, comme les joueurs de tennis de l’ATP. Donc, quand ils entraient sur le court, je veux dire en forêt, c’était pour gagner. Chaque sortie était une compétition. Il fallait prendre. L’échec était (très) mal ressenti.

Deux idées fortes reviennent sans cesse dans la bouche d’Étienne : le change et le comportement avec les chiens. On appelle « change » le fait que les chiens abandonnent l’animal de chasse pour en courir un autre. Comme ce dernier est frais, on peut ainsi s’amuser toute la journée sans jamais conclure. Avoir des chiens improprement appelés « de change » est donc la hantise des maîtres d’équipage. « Improprement », parce que le chien « de change », est, curieusement, celui qui ne change pas d’animal ! Il sait faire la différence entre un chevreuil frais et un chevreuil fatigué. Étienne surveille ses chiens « de change » comme le lait sur le feu. Il les connaît par coeur. Il sait que si Lansquenet ne suit pas et pisse contre un tronc c’est que les copains font une bourde. Il guette le moindre changement d’allure, le regard, le comportement. Les Bodard aimaient leurs chiens comme des enfants. Ils ne les fouettaient pas, leur laissaient une certaine liberté, grondaient parfois « les petits gars » comme ils les appelaient, mais les réconfortaient aussi, n’hésitant pas à descendre de cheval, à se baisser et à leur parler à l’oreille.

Puzzle

Prendre un chevreuil est un casse-tête. L’animal sait ruser, revenir sur ses pas puis bifurquer, prendre les chemins où les routes, se mettre à l’eau aussi. À chaque sortie, il faut compléter le puzzle et il arrive bien souvent que la dernière pièce manque ou ne s’emboîte pas. Ce sont des défauts interminables, des chiens errants la queue basse, des chasseurs désemparés.

Les Bodard aimaient chasser dans les règles. Sans artifice. Par exemple, ils ne découplaient pas quarante chiens dans les ronces pour coiffer un « biquet ».

A quoi servent les « boutons », c’està-dire les membres de l’équipage ? D’abord à contribuer financièrement aux dépenses. C’est même souvent leur fonction principale. Peu d’entre eux chassent. On leur demande surtout de faire profil bas et de ne pas entraver l’action des deux maîtres d’équipage et de La Futaie, leur excellent piqueux. Bon, il y en a deux ou trois qui « font le job » mais guère plus.

Certains boutons particulièrement maladroits peuvent avoir leur heure de gloire. Moi, par exemple.

Dans ma jeunesse, j’ai été bouton au Rallye Araize. N’ayant aucun sens de l’orientation, aucun sens du vent, aucun sens des chiens, je suivais en me gardant bien d’interférer en quoi que ce soit. Un jour, me voilà perdu une fois de plus. Je n’entends plus les chiens. Me voici en plaine, au pas, les rênes longues, sans illusions. Brusquement, mon cheval fait un écart. Juste devant lui, allongé, la tête entre les pattes, il y a le chevreuil, incontestablement pris. Saisissant ma trompe, je sonne le ralliement. Au bout de dix minutes, de petits points bleus apparaissent sur la plaine, suivis des chiens.

« Qu’est-ce qui se passe ? » demande Diego ou Étienne, je ne me souviens plus. « L’animal est pris, il est là », dis-je en le pointant du doigt.
Plus tard, à Champiré, la maison de famille des Bodard, je lirais sur le carnet de chasse, rédigé par Diego : « Nous prenons grâce à une vue sonnée par un bouton perdu et à faux vent ».

Voitures

Étienne – à juste titre – ne fait pas une confiance exagérée aux boutons. Il se méfie en particulier des exubérants qui galopent comme des fous sur les allées, s’agitent en tous sens et perturbent les chiens tout comme de ceux qui croient savoir et ne savent rien ou pas grand-chose.

Un léger « balancé »* : Étienne ne parle pas du rôle des suiveurs en voiture. Or il arrive que, filant sur les routes, ils puissent donner des renseignements importants et même décisifs. N’y a-t-il pas là une entorse au code de bonne conduite ? Est-ce correct de signaler l’animal, en voiture, deux kilomètres devant des chiens en défaut ? N’est-ce pas tricher ? On peut répondre que sur certains territoires bardés de barbelés et sur des propriétés privées sur lesquelles on ne peut pas pénétrer cet adjuvant devient nécessaire. Mais bon, il reste quand même limite …

La conclusion de la chasse n’intéresse guère le veneur. Quand le chevreuil est coiffé (attrapé par les chiens) tout est dit. Étienne raconte que certains chiens se couchent près de l’animal comme près d’un partenaire de jeu. C’est tout juste s’ils ne se serrent pas la patte. Comme au tennis.

ÉRIC JOLY


* Balancé : hésitation des chiens, léger défaut.

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Le Betteravier français, le journal de référence des planteurs depuis 1952, qui décrypte l'actualité de la filière betterave-sucre et des grandes cultures avec ses 18 numéros et ses 2 cahiers spéciaux par an.