Pari osé ? Défi lancé aux pucerons verts ? Rien de tout cela. C’est plutôt un projet sagement mûri que porte Jean-Patrice Aubourg en introduisant la betterave sur ses terres. Jusque-là jamais semée, elle fait son entrée pour les semis 2022, sur cette ferme de 109 hectares localisée à Riville, non loin de Fécamp.

Avant tout éleveur de vaches laitières, Jean-Patrice Aubourg sait que la relève est assurée : « une vraie satisfaction ! » Toutefois, son fils Vincent, 21 ans, envisage la suite autrement. Les animaux auront leur place mais ne seront plus la principale source de revenu. Il se projette avec quelques vaches allaitantes moins exigeantes en temps de travail. Diplômé d’un BTS en Analyse, conduite et stratégie de l’entreprise (Acse), en licence professionnelle à l’Esa d’Angers, il mise sur les cultures industrielles et un allongement de la rotation. « L’idée est de diversifier les revenus », souligne-t-il. Tout en prévenant : « on n’a pas le droit à l’erreur !». La réussite d’une telle transmission, programmée dans six ans, s’appuie sur celle de la transition.

Une culture HVE compatible

La stratégie choisie est de passer par palier de 75 à 45 vaches, de remplacer la moitié de la sole de maïs ensilage, soit 10 ha, par une culture de printemps la plus rémunératrice possible. Autre critère essentiel, elle doit se distinguer par ses vertus agronomiques pour que la ferme reste dans les clous de la HVE. Cette certification, père et fils la considèrent d’ailleurs, « comme la reconnaissance d’un investissement au long cours pour protéger l’environnement, même si baisser les IFT, c’est difficile ».

La betterave coche toutes les cases agronomiques : tête de rotation, culture de printemps, racine pivot bienvenue dans un sol limoneux profond. Pour se maintenir en dessous des 3 points d’IFT herbicide, l’agriculteur opte pour le désherbage mixte. Il sait que la technique est compliquée, surtout avec des sols sensibles au compactage. « Je prévois un herbicide en pré-levée, 2 à 3 applications en post-levée avec modulation de la dose. Le binage est envisagé à partir de la sortie des filaments des adventices jusqu’au recouvrement de la ligne, lorsque la portance du sol et les conditions météo le permettront ». L’exploitation doit faire face à un sérieux problème de ray-grass résistant aux herbicides. Avec la betterave, il va pouvoir jouer sur l’alternance des modes d’actions des familles chimiques à l’échelle de la rotation. Toutefois, pour partir sur de bonnes bases, les 10 hectares destinés aux betteraves et aux couverts en hiver seront labourés avant le semis. Le travail du sol est inhabituel, puisque Jean-Patrice est un fervent adepte des techniques culturales simplifiées depuis plus de dix ans.

Le point noir, évidemment, ce sont les pucerons verts. Les champs des voisins ont été marqués par la jaunisse en 2020. Pas question pour lui de choisir des semences traitées avec un insecticide néonicotinoïde. « Je ne veux pas de contrainte dans ma rotation, complète-t-il. Sur ce poste, la carte de la réduction de l’IFT n’est pas la priorité ».

Capter de la valeur sans investir

Quant à la projection économique, elle a été réalisée avec CER France. « À partir de 85 t/ha, je serai heureux !», prévoit-t-il. En affinant son projet, il a aussi pris contact avec Cristal Union. La sucrerie de Fontaine-le-Dun se situe à une trentaine de kilomètres. Désormais actionnaire de la coopérative, il s’est vu attribuer un contrat de 850 tonnes. Et pas besoin d’investir en matériel. Pour le semoir et la bineuse, la Cuma, qu’il préside, répond présente. L’arrachage est confié à une ETA. Son calcul se fonde sur un prix à 30 €/t, auquel s’ajoutera un bonus grâce à la certification HVE. Indexé sur 25 % de la tonne livrée, son montant est en cours de décision par la coopérative. La marge brute escomptée avoisine les 1 500 euros/ha. Il va aussi récupérer de la pulpe surpressée pour nourrir ses vaches en hiver. Proposée à un prix préférentiel pour les adhérents, elle complète le maïs. « Dans un contexte de flambée des prix des matières premières, c’est intéressant », précise l’éleveur.

Alors, est-ce que la culture de la betterave compensera la baisse progressive du revenu issu du troupeau laitier ? La réponse de Jean-Patrice Aubourg s’appuie sur un tout autre indicateur : « 35 heures de travail par vache, par an et seul ! Ce qui m’importe à moyen terme, c’est de travailler différemment sans fragiliser l’exploitation ». La racine de sa motivation.