Gaec, porcherie partagée, Cuma intégrale, coopérative : l’activité agricole d’Hervé Lapie a toujours reposé sur le sens du collectif. Installé sur 145 hectares dans la Marne avec son frère, via un Gaec partiel, il ne possède aucun matériel en propre. Tout est détenu par une Cuma intégrale qui rassemble 5 fermes sur une surface de 670 hectares. « C’est la filière betterave qui nous a mis le pied à l’étrier de la Cuma en raison du coût des investissements. Dans la Marne, de nombreuses Cuma se sont mises en place autour des chantiers de récolte des betteraves et des pommes de terre », se rappelle-t-il. Côté élevage, la porcherie est exploitée avec son frère et un autre agriculteur voisin : « quand on a voulu remplacer les anciens bâtiments devenus trop vétustes, un voisin nous a proposé de s’associer avec nous », explique-t-il.

Pour lui, la réussite de cette optimisation des moyens de production s’appuie d’abord sur des valeurs humaines : la capacité de s’écouter et de travailler ensemble. « Chacun y met du sien », précise-t-il. Cependant, la collaboration que ces agriculteurs ont mise en place repose aussi sur une bonne entente historique : « on est aussi une équipe de copains qui se sont connus à l’école et sur les terrains de foot. On partage nos idées ». Les différentes exploitations ont des tailles relativement proches, autour de 150 hectares (de 70 à 180 hectares). Quoi qu’il en soit, les adhérents de la Cuma se retrouvent le lundi matin pour faire le point sur les travaux de la semaine.

Le sanglier et la moissonneuse
Tout le matériel est détenu par une Cuma intégrale qui rassemble 5 fermes sur une surface de 670 hectares. ©Renaud d’Hardivilliers

Par ailleurs, Hervé Lapie sait que son activité syndicale ne repose pas que sur lui : « ma force, c’est aussi mon entourage familial. Mon frère, mon associé et nos salariés sont en soutien et ne m’ont jamais reproché mes absences de la ferme ». S’il reste fidèle à son tour de plaine hebdomadaire, il avoue ne plus pouvoir réaliser seul la protection et le suivi des cultures.

Sens du collectif à l’intérieur et à l’extérieur de la ferme

L’agriculteur est aussi très attaché au modèle coopératif comme au syndicalisme. « D’ailleurs en betterave, si on a réussi à racheter Beghin Say, c’est grâce au système coopératif et à la CGB ». Il rappelle cependant l’exigence que les coopératives doivent avoir sur la transparence : « les orientations et les projets doivent être partagés avec les coopérateurs ». Côté syndicalisme, la liste des faits d’armes du nouveau secrétaire général de la FNSEA est trop longue à détailler. Mais il précise qu’il n’a aucune ambition personnelle dans le syndicalisme. « Les dix premières années de ma carrière d’agriculteur, je me suis d’ailleurs consacré exclusivement à ma ferme. Mon père donnait déjà assez de temps à la FNSEA et il fallait du monde pour faire tourner la ferme. Mais petit à petit, on m’a poussé à m’engager ».

Hervé Lapie s’appuie aussi sur le système associatif pour agir. L’association Symbiose qu’il a co-créée a pour but d’accompagner et de fédérer les agriculteurs de Champagne-Ardenne qui veulent s’investir dans le développement de la biodiversité. Citons par exemple les 1 800 km de bandes non fauchées de première coupe de luzerne qui sont, entre autres, très appréciés des pollinisateurs sauvages et domestiques. Outre cela, Hervé Lapie a réensemencé une partie des bordures de chemin de son exploitation. « L’idée est de remplacer les graminées par des plantes mellifères », explique-t-il. Il voit dans cet espace non cultivé entre les champs et les chemins un moyen de mettre en place un réseau de trame verte pour la biodiversité.

Son objectif est aussi de trouver des alliés au-delà du monde agricole. À noter qu’Hervé Lapie est un des rares agriculteurs administrateurs de l’Office Français de la Biodiversité (OFB). « Je cherche à ramener un peu de réalité au sein de cet organisme et à montrer que l’agriculture est porteuse de solutions ».

Parmi les structures auxquelles il adhère et qu’il contribue à développer dans la Marne et d’autres départements, on peut citer les GFA mutuels, un outil de portage du foncier, auquel chacun peut adhérer.

Les sols de la Champagne crayeuse subissent aussi le changement climatique

Comme beaucoup de betteraviers de la Marne, Hervé Lapie cultive de la luzerne déshydratée. Bien que cette culture soit agronomiquement très intéressante dans nos assolements, il note une baisse des rendements. « Quand je me suis installé en 1992, on produisait 14 à 16 tonnes par hectare, alors que je n’en produis plus que 12 maintenant. Les coups de chaud de l’été deviennent très problématiques, surtout pour les 3ème et 4ème coupes », s’inquiète-t-il, pointant aussi un manque de recherche variétale. « On a l’impression qu’on a des sols qui retiennent beaucoup moins l’eau. On a intérêt à réfléchir à des solutions autour du sol ».

Hervé Lapie est certes un céréalier, mais il se définit d’abord comme un éleveur. « À la ferme, la porcherie est toujours prioritaire sur la plaine », avoue-t-il. « Un semis de blé peut toujours attendre, mais pas une insémination ». Naisseur-engraisseur de cochons, sa porcherie compte 350 truies et emploie 2,5 salariés. Il voit dans l’élevage et les grandes cultures deux ateliers très complémentaires, tant en termes d’effluent d’élevage que de valorisation des céréales. Il n’a pas de fabrication d’aliment à la ferme, mais livre toutes ses céréales chez Néalia, la filiale de Vivescia qui fabrique de l’aliment du bétail, selon un contrat qui prévoit la vente des céréales et l’achat de l’aliment selon un prix moyen. Cela permet à Hervé Lapie de se détacher du prix du marché. L’éleveur précise que la porcherie est un élevage très technique. La complémentarité entre les associés est donc bienvenue pour assurer un suivi permanent tout en s’octroyant des week-ends de repos. Par ailleurs, l’éleveur affirme vivre beaucoup mieux les périodes de crise (très liées au cours du porc) à plusieurs.

Le sanglier et la moissonneuse
Naisseur engraisseur de cochons, la porcherie d’Hervé Lapie compte 350 truies et emploie 2,5 salariés. ©Renaud d’Hardivilliers