Il faut y revenir encore, car les chiffres sont stupéfiants. Ce n’est pas une vague mais un tsunami : non seulement le sanglier est partout, mais il conquiert encore et toujours de nouveaux espaces. C’est un rouleau compresseur. Six départements dépassent les 20 000 sangliers au tableau : le Gard, l’Ardèche, la Dordogne, le Loir-et-Cher, l’Hérault et la Côte-d’Or. Et il faut savoir qu’il n’existe plus de départements au tableau inférieur à 1 500 têtes. Le tableau national frôle maintenant les 900 000 têtes et il est probable que l’on atteindra prochainement le million.

Rembobinons. On a d’abord connu, dans les années 1973, une progression lente suivie d’une phase plateau en 1983-1984 et 1989-1990. Lors de cette dernière saison, on a atteint la barre de 100 000 animaux. Depuis, les effectifs galopent. En 2008, le tableau national des sangliers dépasse celui du chevreuil : 522 174 contre 501 345. Depuis 2020, le tableau national dépasse les 800 000 pièces. Et, nous l’avons vu, lors de la dernière saison, on a encore battu ce record.

Des laies gestantes de plus en plus jeunes

Cette explosion est due à la conjonction de plusieurs phénomènes. La nourriture d’abord. Outre les immensités de maïs, les glandées sont de plus en plus fructueuses, compte tenu de l’évolution du climat. Cette nourriture abondante a pour résultat de rendre les laies beaucoup plus productives. Les jeunes – 33 à 35 kg – peuvent se reproduire et mettre bas de 4 à 5 marcassins. Selon les spécialistes, les portées ne sont pas plus fortes, mais beaucoup plus nombreuses. Chaque année, les nouvelles générations d’animaux sont plus abondantes que les précédentes. Et la régulation peine de plus en plus à enrayer le phénomène. Ensuite, 30 % du territoire est peu ou pas chassé. Ce sont les zones périurbaines, les réserves naturelles, les territoires inaccessibles du fait d’une végétation exubérante, les domaines privés sur lesquels les propriétaires refusent de chasser. Le sanglier est un animal très intelligent, qui sait très bien où aller pour être en sécurité. Lors des grands incendies, qui ont ravagé le massif des Landes, on a interdit la chasse sur les zones brûlées. Et c’est précisément vers elles qu’ont convergé les sangliers. L’animal n’a plus peur de l’homme et il se sent en sécurité au milieu des immeubles. On le voit déambuler tranquillement, fouiller une poubelle par-ci, labourant un rond-point par-là, s’aventurant même dans les jardins. J’ai vu l’autre jour, sur Internet, une vidéo amusante : un fort ragot, curieux, vient aux nouvelles en ville et s’engage dans un espace où un chien somnole. Le chien se dresse, le ragot s’avance et le chien, craintif, file dans sa niche. Surgit alors un chat qui fonce droit sur l’intrus. Terrorisé, le sanglier fait volte-face, manque de se casser la figure en dérapant sur l’asphalte et s’enfuit au galop.

Haie à sanglier

Enfin, le nombre de chasseurs n’a cessé de diminuer et, par conséquent, la pression de chasse également. Le sanglier n’est plus inféodé aux grands massifs forestiers. On le voit souvent en plaine. Un ami bourbonnais me racontait récemment que, chassant en plaine, une sortie sur deux, ses chiens levaient un sanglier dans une haie. Il a toujours quelques balles à portée de main. Quelquefois, c’est un solitaire qui sort, parfois une laie et une kyrielle de petits. Selon lui, le phénomène s’accentue année après année, tant et si bien que ses anciennes haies à lapins sont devenues aujourd’hui des haies à sangliers !

Les facteurs limitants sont essentiellement les maladies, c’est-à-dire la peste porcine et la peste africaine. Quant à la prédation du loup, Éric Baubet, spécialiste des ongulés à l’Office français de la biodiversité (OFB), confiait récemment à notre confrère Connaissance de la Chasse : « elle concerne surtout de jeunes sangliers. Le loup préférera attaquer un mouton plutôt qu’un solitaire. » Il ne faut donc pas compter sur lui pour réguler.

En mode « Terminator »

Cette prolifération commence à inquiéter les grands médias. Début décembre, sur LCI, on évoquait cette question en s’étonnant que « malgré les battues presque quotidiennes, partout en France, le sanglier parvienne à se faufiler jusque dans les résidences. » Car l’époque a beau être favorable aux animaux, le sanglier échappe à cette vague d’amour. Il a une tête effrayante, le poil hirsute, sale le plus souvent et ses défenses qui luisent au coin de la gueule font peur. Donc « que font les chasseurs ? » Ils font ce qu’ils peuvent par tous les moyens et par tous les temps, de jour comme, parfois, de nuit, mais nous l’avons dit maintes fois dans ces colonnes, quand une espèce explose, le fusil ne peut complètement enrayer sa progression. Le taux d’accroissement naturel de la population est de 86 % hors chasse. Avec une chasse en mode « Terminator », il passe à 6 %. Ce taux semble incompressible.

En attendant, il faut payer la facture et elle est raide : en moyenne 88 millions d’euros répartis de la façon suivante : 51 millions aux agriculteurs ; 29,5 millions d’euros de frais de fonctionnement ; 7 millions d’euros de prévention (clôtures). Le sanglier commet 85 % des dégâts, contre 11% pour le cerf, 4 % pour le chevreuil. La note risque d’être plus lourde encore dans les années à venir…