Un beau jour de 2019, Valentin et Baptiste Bodié ont eu l’idée de s’installer au bord de la route pour vendre des melons. Le Midi de la France transposé sous les latitudes champenoises ! Les deux frères avaient observé que cette cucurbitacée, réservée jusqu’alors à leur consommation domestique, poussait avec bonheur dans le jardin familial : pourquoi dès lors ne pas en étendre la culture ? Succès immédiat. L’exploitation est en effet située en bordure d’un axe routier très passant, à Aubeterre, petit village situé à un quart d’heure en voiture au nord de Troyes. « On s’est dit qu’il y avait un potentiel en vente directe intéressant ».

L’année suivante, le duo installe un impressionnant distributeur automatique de produits locaux, quasiment au même endroit. La Ferme de la Diligence est née, clin d’œil à l’ancien relais de diligences qui se trouvait là et qui a donné son nom à la rue. Les frères Bodié ne se contentent pas d’y vendre leurs produits : ils accueillent aussi la production d’autres agriculteurs. Leur distributeur, qui compte pas moins de 151 casiers, en partie réfrigérés, s’est transformé pour ainsi dire en vitrine des savoir-faire locaux. L’idée germe très vite d’y adjoindre une boutique afin d’élargir le choix et de profiter de la présence du salarié affecté au remplissage des casiers. Un distributeur de pain frais, alimenté par deux boulangeries artisanales, et un distributeur de pizzas, approvisionné par un pizzaïolo ambulant, vont rapidement compléter l’offre.

L’esprit d’équipe

L’aventure ne s’arrête pas là puisqu’en juillet dernier, une seconde boutique et un second automate, encore plus grand (168 casiers), ont vu le jour à Saint-Julien-les-Villas, dans l’agglomération troyenne, sur un pôle dédié aux magasins d’usine. « C’était un projet porté par la mairie », précisent les deux hommes, ce qui a permis d’accélérer le déploiement de ce second point de vente. « Entre les deux sites, nous avons embauché neuf personnes, soit cinq équivalents temps plein. Nous proposons aujourd’hui 600 références sur l’ensemble de l’année, et nous travaillons avec plus d’une centaine de producteurs. Notre propre production représente environ un tiers des volumes ».

Âgés respectivement de 38 et 36 ans, Valentin et Baptiste Bodié choisissent leurs partenaires sur la base de « valeurs humaines, sociales et environnementales » communes. Pas question par exemple de transiger sur l’écologie, eux dont l’exploitation est certifiée Haute valeur environnementale (HVE) niveau 3 et qui cultivent 80 hectares en bio sous couvert de Terobio, un groupement d’agriculteurs organisé sous forme de société en participation (SEP).

L’esprit d’équipe est au cœur de leurs relations professionnelles. Coopérateurs chez Cristal Union pour leurs betteraves et de la Scara pour leurs céréales, les deux frères commercialisent leurs pommes de terre en conventionnel et en circuit long au sein de Top’Pom avec d’autres producteurs. Ils font aussi partie de la société Racines & Cie pour la vente de leurs légumes bio. Les frères Bodié appartiennent enfin à une Coopérative d’utilisation de matériel agricole (Cuma) créée aux fins de mutualiser la ressource en eau auprès d’une vingtaine d’adhérents.

À fond la forme

Cette implication impressionne d’autant plus que le tandem fraternel est devenu agriculteur un peu sur le tard. Ce n’est qu’en 2017 que Baptiste et Valentin reprennent la ferme de leurs parents, au moment du départ à la retraite de leur père (leur mère est encore en activité). Ils ont donc eu une vie avant de rejoindre l’exploitation familiale. « Fans de sport » l’un et l’autre, ils ont suivi tous deux des études en activités physiques et sportives dans la même fac à Dijon, à un an d’intervalle. Valentin, qui est plutôt branché cyclisme, est également diplômé de l’école de commerce de Troyes et de l’école d’agriculture de Saint-Pouange, tandis que Baptiste, qui est plutôt féru de foot, a complété son cursus par un brevet professionnel d’animateur sportif.

Ancien chef de rayon chez Décathlon, Valentin avait commencé toutefois à se rapprocher du milieu agricole en se convertissant dans l’exportation de pommes de terre, tout en exploitant 80 hectares de terre. Baptiste a, pour sa part, dirigé quatre centres de remise en forme à Troyes, Reims et Bar-le-Duc, tout en travaillant occasionnellement dans la ferme familiale qu’il avait fini par rejoindre comme salarié. Leur expérience de la vente et de la gestion d’équipe leur sert évidemment aujourd’hui pour piloter l’exploitation.

Unis par les liens du sang mais de tempéraments différents — Baptiste serait plus fonceur, Valentin davantage dans la retenue -, les deux betteraviers s’estiment « complémentaires ». Après la diversification de l’exploitation et le lancement d’une gamme de produits vendue en grandes surfaces sous la marque Le Vaux d’Aubeterre, d’autres projets continuent à trotter dans la tête de La Ferme de la Diligence.