« La principale préoccupation du pays de Caux, c’est l’érosion ». En effet, la ferme d’Antoine Chedru se situe sur des limons battants (plus de 60 % de limon et très peu d’argile), avec des parcelles en pentes et des cultures de printemps (betterave, lin) qui nécessitent, en agriculture conventionnelle, un travail du sol printanier important. Par ailleurs, le pays de Caux bénéficie d’une pluviométrie annuelle proche de 1 200 mm. L’agriculteur a donc converti sa ferme, en 1995, en agriculture de conservation : « dès 1996, le problème s’est amélioré ». Par ailleurs, le taux de matière organique est passé de 1,3 à 2,8.

La dent et le disque

Antoine Chedru implante donc son blé, son colza et ses couverts en semis direct, en profitant de ses deux semoirs (dent et disque). Pour lui, les deux approches ont des avantages et des inconvénients. Le disque perturbe moins la terre, ce qui entraîne donc moins de relevés d’adventice. Il est aussi plus précis et ne présente pas de risque de bourrage dans des couverts très développés. Enfin, il est moins favorable aux limaces, en ne laissant pas de sillon qui leur servent d’autoroute. Mais il pince la paille dans le fond du sillon, ce qui perturbe grandement la levée (effet allopathique, faim d’azote). La dent présente les caractéristiques inverses. L’agriculteur s’est donc équipé de deux semoirs et choisit en fonction de l’utilisation : la dent (semoir autoconstruit) pour les semis de couvert et de colza associés, qui se font dans des gros matelas de paille, et le disque pour les semis de blé, au moins pour ceux qui se font dans de bonnes conditions.

Les lapins de la discorde
Ne trouvant pas de semoir SD à dent qui lui convenait, l’agriculteur l’a construit lui-même. ©Antoine Chedru

La betterave et le lin nécessitent un travail du sol

Mais si l’agriculteur est adepte du semis direct, il avoue que ce courant de pensée est parfois allé trop loin. « Il y a eu des échecs et on a dû se remettre en question », avoue-t-il. Pour lui, les cultures de betterave et de lin ne peuvent pas se passer de travail du sol, particulièrement pour réchauffer la terre et niveler les trous de sanglier et les monticules créés par les taupes. Quelques jours avant l’implantation des betteraves, l’agriculteur travaille son sol à 3 cm de profondeur avec un outil à bêches roulantes, puis il restructure le sol avec un strip-till. Quelques jours plus tard, l’agriculteur affine la ligne avec une fraise localisée autoconstruite, qui précède le semoir à betterave. La culture du lin fibre, qui nécessite un sol particulièrement bien nivelé, bénéficie également d’un travail superficiel.

Les lapins de la discorde
©Renaud d’Hardivilliers
Les lapins de la discorde
©Antoine Chedru

L’arrachage des betteraves est aussi une question cruciale : l’agriculteur fait partie d’une Cuma, qui a investi dans une intégrale équipée de chenilles, et qui arrache 450 hectares : « Nous essayons de n’intervenir qu’en bonnes conditions », précise l’agriculteur, qui reprend quand même son sol avec un vibro pour « effacer les crampons ». « Je n’arrache pas de betterave après le 15 novembre ; je préfère faire du pré-planning », précise l’agriculteur qui ne s’interdit pas non plus le binage, surtout quand la terre a été plaquée par des pluviométries importantes.

La réduction du travail du sol opéré par Antoine Chedru n’a pas que des avantages. Elle est aussi favorable au développement des limaces et des campagnols. L’agriculteur passe donc une herse à paille le plus tôt possible après la récolte, pour déranger les œufs de limaces et les mettre au soleil. Il intervient aussi avec du Sluxx en préventif, jusqu’à 15 jours avant les semis. Pour les campagnols, il compte sur la régulation naturelle des prédateurs, qu’il favorise par l’installation de perchoirs dans les parcelles, ainsi que sur le travail du sol qu’il a maintenu pour certaines cultures.

Concernant la gestion du programme de désherbage, l’agriculteur ne se refuse pas non plus un travail très superficiel, pour optimiser l’efficacité de l’Avadex qu’il a généralisé avant le lin et la betterave. Antoine Chedru a donc monté une petite rampe de pulvérisateur équipé de buses trifilets sur une herse rotative, qu’il fait travailler à 2 cm pour enfouir le produit. Grâce à cet équipement, il obtient de très bons résultats. Cette technique permet aussi d’éviter le dégagement d’odeur forte propre à ce produit.

Les lapins de la discorde
Antoine Chedru a monté une petite rampe de pulvérisateur équipé de buses trifilets sur une herse rotative qu’il fait travailler à 2 cm pour enfouir le produit. ©Antoine Chedru

Produire des betteraves sans insecticide

Antoine Chedru n’utilise plus d’insecticide foliaire depuis 9 ans. La ferme est d’ailleurs labellisée HVE3. La fin des néonicotinoïdes n’a donc pas été une bonne nouvelle pour lui : « Si j’étais obligé d’utiliser du Tekkepi et du Movento, j’arrêterais les betteraves ». Il n’a cependant pas remis en cause cette décision, en avouant quand même habiter dans une région avec une pression puceron très modérée. Dans le cadre du PNRI, dont son exploitation est « ferme pilote », il teste plusieurs techniques pour lutter contre les pucerons sans néonicotinoïdes. Les macérations d’ail, qui lui donnent de bons résultats sur les altises du colza et du lin, ne sont pas efficaces en betterave : « le puceron se met sous la feuille et n’est pas atteint par la macération qui est un produit de contact ». Avec l’ITB, il a aussi essayé l’utilisation d’un champignon endophyte libéré par un couvert de fétuque inoculée, et censé être répulsif aux pucerons. La stratégie, qui n’a donné quasiment aucun effet sur les pucerons et a entraîné des pertes de rendements importants, a été abandonnée. Des lâchers de chrysopes censés manger les pucerons ont été testés en 2021, mais sans succès. Par contre, l’orge utilisée comme plante compagne semble plus prometteuse. La céréale a été implantée au moment du semis de la betterave à 30 graines par m2. « Elle a eu de très bons résultats sur la virose, mais elle a aussi impacté le rendement de 10 tonnes, en raison d’une destruction au stade montaison, 2 mois après son semis ». L’agriculteur et l’ITB ont renouvelé l’expérience cette année, et les résultats vont bientôt tomber. Antoine Chedru a envisagé de tester le pouvoir olfactif des huiles essentielles, mais cela ne rentrait pas dans le PNRI. Quoi qu’il en soit, l’agriculteur reste lucide sur son système : « Avec le labour, j’aurai peut-être de meilleurs rendements. Mais c’est la marge et pas le chiffre d’affaires que je regarde ».