« Les exploitations françaises sont-elles compétitives par rapport à leurs concurrentes européennes ? ». Un rapport rédigé en janvier dernier par deux inspectrices du CGAAER (1) (ministère de l’Agriculture) – Anne Dufour et Alessandra Kirsch – a le mérite de poser les bonnes questions. La comparaison de la rentabilité des exploitations spécialisées en céréales et oléoprotéagineux (Otex 15) en France, en Allemagne, en Roumanie et en Pologne apporte des éclairages intéressants.

Paradoxalement l’excellence technique française n’empèche pas la fragilité économique. En effet, les exploitations françaises de grandes cultures affichent, à surface équivalente, de bonnes performances techniques et un produit par hectare élevé. Le modèle productif français, fondé sur des surfaces relativement limitées, demeure toutefois vulnérable aux hausses de coût des intrants, aux exigences environnementales – notamment la baisse du nombre de molécules disponibles – et à la volatilité des prix agricoles.

Bons résultats pour le modèle extensif roumain

Les résultats économiques plébiscitent des modèles plus extensifs, notamment celui de la Roumanie, moins sensibles aux aléas de marché et aux contraintes environnementales. Une gestion plus extensive rendue possible par de grandes surfaces et un faible coût de la main-d’œuvre. « En Roumanie, les charges salariales par unité de travail sont de 6 700 € pour les grandes cultures, contre 25 700 € en France. Ce coût de main-d’œuvre élevé peut expliquer pourquoi les agriculteurs français maximisent la mécanisation, ce qui alourdit leurs charges », note Olivier Josselin, responsable filières et références chez FDSEA Conseil.

Les exploitations françaises de taille relativement réduite vont aller chercher les derniers quintaux en s’équipant de matériel très performant. A contrario, les exploitants roumains privilégieraient le matériel d’occasion, avec peu d’électronique pour garantir une autonomie de réparation, et une approche purement pragmatique de l’investissement.

Alors quelles sont les marges d’amélioration pour l’agriculture française ? Une des réponses de l’étude : travailler sur le poste mécanisation.

L’étude note que les investissements de mécanisation en France ne sont pas toujours rationnels, le mécanisme de défiscalisation incitant à un renouvellement fréquent du parc de matériel. « La coexistence dans les exploitations françaises d’amortissements et de frais de travaux par tiers élevés soulève une question intéressante, note Bénédicte Carlotti, chargée d’études chez Pluriagri (2). Cette particularité est-elle révélatrice de systèmes en cours d’évolution avec des exploitations qui recourent progressivement à de la prestation de service, voire à la délégation intégrale des travaux agricoles ? »

Le rapport du ministère propose de « réinterroger les orientations des politiques agricoles afin de permettre, en céréales, des dynamiques d’agrandissement visant à favoriser l’extensification des systèmes. »

Les deux inspectrices du CGAAER concluent ainsi : « sans prôner la fin d’un modèle paysan qui conserve toute sa place pour certains marchés, la mission considère que ces résultats confortent un besoin urgent de lever certains blocages sociétaux liés à l’acceptabilité de l’agrandissement des fermes et la création de bâtiments d’élevage pour les exploitations dont la production est en concurrence avec celle d’autres pays. »

Les atouts de la France face à ses partenaires européens

L’originalité du rapport est d’avoir questionné des professionnels étrangers (polonais, allemands, espagnols et roumains) sur les atouts français vus par nos concurrents. Ils citent par exemple notre système d’assurance récolte subventionné et l’intervention de l’État en cas de crise, des syndicats et organisations professionnelles plus forts, un système coopératif performant et un prix du foncier le moins cher d’Europe.

Les exploitations allemandes davantage aidées

Au niveau des aides, les exploitations allemandes sont avantagées par rapport à la France. Pour les exploitations de la classe de PBS (Produit brut standardisé) de 100 à 250 k€, la part des aides directes dans la production atteint, en 2021, 14 % en France, quand elle monte à 20 % en Allemagne, et 18 % en Roumanie. Pour les exploitations de la classe 250 à 500 k€, ce ratio est de 13 % en France, de 18 % en Allemagne et de 17 % en Roumanie.

Point de vue

Bénédicte Carlotti, chargée d’études chez Pluriagri

« L’étude CGAAER cherche surtout à porter l’idée que la recherche de l’optimum de rendement en France combinant des charges élevées à des rendements élevés est une source de fragilité pour les exploitations dans un contexte de limitation réglementaire des produits phytosanitaires, de raréfaction des disponibilités des engrais et de l’augmentation des prix des moyens de production. Alors qu’en parallèle, une conduite plus extensive comme celle constatée en Roumanie semble plus résiliente aux chocs. Le CGAAER pose la question de savoir si les exploitations françaises pourraient être plus résilientes en recherchant un optimum économique plutôt que technique mais ceci à condition de disposer de davantage de surfaces pour générer du revenu. Pluriagri fait également remarquer la moindre diversification des sources de recettes des exploitations céréalières françaises, par rapport notamment aux exploitations allemandes ou italiennes de même dimension économique : moins de cultures à forte valeur ajoutée, moins d’atelier d’élevage, de production d’énergie. Ce constat fait écho à la recommandation de l’étude CGAAER de lever certains freins constatés en France, tant sur la diversification que l’agrandissement. »

Chez les betteraviers : une explosion des charges fixes

Une étude réalisée par l’Association de recherche technique betteravière (ARTB), en collaboration avec Pluriagri, a analysé les coûts de production betteraviers dans six pays européens producteurs de betteraves : Pays-Bas, Belgique, Danemark, Pologne, Allemagne et France.

Au niveau des charges variables betteravières, le coût des semences est largement moins élevé en Pologne et, dans une moindre mesure, en Allemagne par rapport à la France. « Mais la comparaison du coût des semences reste un exercice difficile et naturellement biaisé », estime le directeur de l’ARTB, Alexis Patry, car la segmentation est de plus en plus forte. Si le marché traditionnel des variétés à « tolérance simple rhizomanie » reste dominant en France (70 % de parts de marché) avec un prix moyen de l’ordre de 265 €/unité (contre environ 180 €/unité en Pologne), de nouvelles variétés dites Cerco+ et Smart émergent depuis quelques années avec des surcoûts.

Du côté des charges d’engrais, celles-ci apparaissent structurellement plus élevées en France et en Pologne par rapport à l’Allemagne. Cette différence tient notamment au fait que les fermes de références allemandes utilisent des apports organiques (lisiers et digestats) dont le coût est ainsi supposé nul, car provenant de l’exploitation elle-même.

La comparaison des charges fixes révèle par ailleurs que le coût des amortissements en France est structurellement assez élevé. « Certains agriculteurs ont peut-être eu tendance à se suréquiper, suite à des stratégies d’optimisation fiscale des exploitations lors d’années dégageant des résultats économiques favorables », explique Alexis Patry.

Dans le même temps, de plus en plus d’agriculteurs français font le choix de déléguer une partie de leurs chantiers. Par manque de main-d’œuvre ou en raison du prix prohibitif du matériel, cette pratique peut même aller jusqu’à la délégation intégrale de la ferme, voire au recours à un régisseur.

Entretien

Alessandra Kirsch, inspectrice au ministère de l’Agriculture

Il faudrait desserrer la contrainte foncière pour mieux diluer les charges fixes

Quel est l’objectif du rapport du CGAER ?

A.K : cette étude, qui porte uniquement sur la compétitivité économique des exploitations françaises, s’inscrit dans un contexte de dégradation de la balance commerciale en 2025 et, plus largement, de la perte de compétitivité de la France par rapport à nos voisins européens. Pour les céréales, la France reste exportatrice nette, mais elle recule sur ses marchés traditionnels. La comparaison avec la Roumanie est particulièrement intéressante, car ce pays vient de dépasser la France pour les exportations extra-UE sur la campagne 2024-2025. C’est très intéressant de regarder la Roumanie parce que, avec de nombreuses micro-exploitations et quelques très grandes, c’est un peu l’Ukraine en petit.

Quels sont les principaux enseignements de votre rapport ?

A.K : nous avons raisonné dans un contexte de concurrence internationale. En grandes cultures, la petite taille des exploitations françaises pousse à maximiser la production par hectare. Faute de surface, les charges fixes ne peuvent pas être diluées, ce qui impose un haut niveau d’équipement et une forte réactivité. Les agriculteurs ne peuvent pas se permettre de manquer les fenêtres de tir climatiques pour les semis ou la récolte, ni d’avoir du matériel défaillant. En France, la recherche de performance impose des équipements coûteux. Et les exploitations cumulent souvent des charges de matériel importantes et le recours à des prestataires. À l’inverse, en Roumanie, les exploitations plus vastes permettent de diluer les risques. La recherche de rendement maximal est moins systématique. Le système est aussi plus résilient face aux aléas.

Vous avez travaillé avec les chiffres de 2021 qui sont plutôt bons pour les grandes cultures. Depuis les charges ont considérablement monté et les prix sont mauvais…

A.K : nous avons travaillé sur 2021, une année sans excès pour les trois productions étudiées (céréales, lait et volaille de chair), afin d’analyser des tendances structurelles plutôt que conjoncturelles. Et puis, il s’agissait des dernières données disponibles au niveau du Réseau d’information comptable agricole (RICA) européen.

Avec la hausse récente des coûts, les résultats des exploitations françaises seraient-ils dégradés ?

A.K : notre étude montre que les exploitations françaises sont très performantes techniquement, mais aussi très sensibles aux variations de prix. Depuis 2023, elles subissent une hausse des coûts de production non compensée par les prix de vente. Il est donc probable que leur situation se soit davantage dégradée que celle des exploitations roumaines. Les exploitations françaises visent des rendements élevés, ce qui nécessite davantage d’intrants. Or, les derniers quintaux sont les plus coûteux à produire, ce qui accentue la sensibilité aux hausses de charges.

L’agriculture française est sensible à la hausse de charges, mais aussi aux surtranspositions de la réglementation…

A.K : il existe bien certaines obligations propres à la France qui génèrent des contraintes organisationnelles comme la multiplication des passages, le décalage des horaires de traitement, et peuvent être source d’une moindre efficacité des produits, mais nous n’avons pas pu chiffrer leur coût. Mais globalement, ce point a été une surprise : nous pensions que la réglementation roumaine serait bien plus souple, mais elle est en réalité assez stricte, avec parfois plus de contrôles qu’en France. Mais les contraintes administratives sont mieux absorbées grâce à la taille des exploitations et à une organisation du travail différente. En France, l’agriculture familiale repose souvent sur un chef d’exploitation qui doit gérer l’administratif, ses cultures et peut-être aussi un élevage. En Roumanie, les exploitations sont plus structurées : le responsable gère et délègue, ce qui facilite le respect des obligations administratives.

Quelles sont les principales recommandations du rapport ?

A.K : nous recommandons notamment de desserrer la contrainte foncière pour mieux diluer les charges fixes. Cette recommandation portant sur l’agrandissement des exploitations a suscité des réactions, car elle va à l’encontre d’une certaine vision de l’agriculture française. Mais nous insistons aussi sur le renforcement de la formation continue en gestion économique et comptable. Beaucoup d’agriculteurs ne connaissent pas précisément leurs coûts de production, ils découvrent souvent les résultats financiers longtemps après la clôture de l’exercice. Enfin, il est urgent de repenser la stratégie d’équipement pour réduire le poids des amortissements et de la maintenance.

Propos recueillis par François-Xavier Duquenne

(1) Le rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) porte sur trois filières : grandes cultures, bovins lait et volailles.

(2) Pluriagri est une association qui rassemble entreprises et organisations professionnelles du secteur agricole des grandes cultures (céréales, oléoprotéagineux, betteraves à sucre) et le Crédit Agricole. Ses missions sont d’analyser la compétitivité des exploitations françaises de grandes cultures et de réaliser des études prospectives pour contribuer au débat sur les politiques publiques.