Avec près d’un exploitant sur deux adhérant à une Coopérative d’utilisation des matériels agricoles, les Cuma représentent le plus grand réseau d’agriculteurs en France. Alors que celui-ci fêtait ses 80 ans en 2025, un colloque, organisé mi-février au Palais Bourbon, a permis de présenter les résultats de dix ans de recherche sur ces coopératives et leur impact sur les territoires et le changement de pratiques. « Nous ne sommes pas uniquement à l’Assemblée nationale pour le symbole, mais parce que le sujet du collectif mérite de rentrer dans le débat public, déclarait en préambule Marine Boyer, présidente de la FNCuma, devant plus de 200 personnes. L’agriculture traverse actuellement une période de recomposition et de colère, où les formes de coopération sont réinterrogées. Or, les Cuma produisent des effets qui les dépassent, aujourd’hui éclairés par la science. »
Des effets significatifs sur les phytos
Des travaux ont ainsi été menés sur le rôle des Cuma dans la réduction de l’usage des intrants, en raison des échanges entre agriculteurs et de l’accès favorisé à du matériel coûteux, mais plus efficace. « Le lien n’est pas si évident, peu de recherche ont été faites sur ce sujet », souligne Damien Rousselière, enseignant-chercheur en économie à l’Institut agro Rennes-Angers. Des « effets mesurables et significatifs » ont cependant été observés sur les territoires où les Cuma sont présentes, également chez les agriculteurs non adhérents. Ainsi, 40 % du parc matériel est aujourd’hui composé d’équipements favorables à ces pratiques, contre 10 % en 2016, pour un investissement moyen d’environ 90 000 euros par coopérative.
Cet effet, qui concerne aussi les classes de substances les plus dangereuses, serait néanmoins hétérogène selon les territoires. « La question est maintenant celle de la démultiplication de cet effet, mais aussi de mieux définir l’hétérogénéité des résultats et de comparer ces derniers avec d’autres formes coopératives, comme les organisations de producteurs », poursuit le chercheur. Lors des échanges avec la salle, le rôle des Cuma pour réduire les risques liés à la transition a également été rappelé, en permettant aux agriculteurs d’avoir accès à du matériel spécifique et de le tester (notamment pour le bio).
Des « arènes démocratiques »
En raison de leur gouvernance et de leur fonctionnement fédératif, les Cuma sont aussi reconnues comme des outils du partage de connaissance, dans la durée. « Aux États-Unis, les arrangements autour du machinisme ont du mal à perdurer dans le temps, au-delà des transmissions d’exploitations, ce qui n’est pas le cas avec les Cuma. Le réseau permet aussi le transfert des connaissances jusqu’aux unités locales », note Simon Cornée, maître de conférence à l’Université de Rennes. Selon lui, les Cuma sont des « arènes démocratiques » facilitant les échanges sociotechniques entre pairs. Des travaux ont ainsi été mené, par l’Inrae, à la demande de la FNCuma, pour documenter les innovations dans les fermes, et organiser leur repérage sur le terrain. À noter également que les travaux mettent en évidence l’existence d’une taille optimale des collectifs, l’investissement agroécologique progressant jusqu’à environ 100 adhérents par Cuma, avant de se stabiliser.
Des défis à relever
Malgré l’ensemble de ces bénéfices, les Cuma restent relativement discrètes et absentes des débats publics. « Pour faire coexister des personnes aux idées diverses, le focus est davantage mis sur les sujets techniques. Les Cuma fonctionnent grâce à l’évitement du politique, explique Véronique Lucas, sociologue à l’Inrae. C’est pour cela que nous parlons des Cuma comme d’un creuset d’une agroécologie silencieuse. » Le réseau doit aussi composer avec plusieurs limites, comme la moindre représentation des productions mineures d’un territoire donné, la faible féminisation du réseau, ou encore l’absence de cours sur les compétences coopératives dans l’enseignement agricole. Surtout, selon la chercheuse, le renouvellement des générations poserait un réel défi aux Cuma. « Les nouveaux actifs sont moins familiers des Cuma, car leur origine se diversifie. Le poids de la famille et de la formation agricole est moindre. Il y a une plus faible acculturation. Les Cuma en sont conscientes et y travaillent, pour rénover les modalités d’entrée dans le réseau », indique Véronique Lucas.
Le colloque des Cuma s’est déroulé en présence des députés Julien Dive (LR), Pascal Lecamp (Modem) et Dominique Potier (PS). Les trois élus ont porté ensemble le projet d’un crédit d’impôt mécanisation collective dans le projet de loi de finances 2026, promulgué le 19 février. « Seuls 10 % du matériel agricole sont partagés aujourd’hui alors que les charges de mécanisation représentent environ 30 % des charges de l’exploitation, rappelle Pascal Lecamp. Ce crédit d’impôt est un premier signal politique, et une prise de conscience que le collectif améliore le bilan global d’une exploitation ». Concrètement, ce dispositif dispose d’un taux de 7,5 %. Son montant ne peut excéder 3000 € par entreprise et par année civile. Une disposition qui n’a pas été très bien reçue dans les rangs de la FNEDT (entreprises de travaux agricoles), qui demandait sa suppression. « Les Cuma participent à un mieux-disant social et environnemental, résultant du temps passé par les agriculteurs pour s’organiser. La puissance publique a longtemps encouragé la puissance individuelle, avec les effets que l’on voit aujourd’hui. Cela me semble donc normal que le collectif soit encouragé aujourd’hui », défend Véronique Lucas, sociologue à l’Inrae.


