« Il manque 100 000 tonnes de plants de pomme de terre sur le marché pour les plantations de 2024 », prévient Bernard Quéré, le directeur du FN3PT, l’association d’organisations de producteurs. Selon lui, la demande française ne pourra peut-être pas être entièrement satisfaite. En cause, une diminution de la surface de 11 % en 2023, aggravée par une forte proportion de refus en végétation liée à la pression virulifère. Par ailleurs, la campagne culturale 2023 a vu une moindre tubérisation et les tubercules récoltés ont été plus gros.

Le droit de propriété en question
©SEDA

Quoi qu’il en soit, Bernard Quéré rappelle : « Cela fait 2 ou 3 ans qu’on alerte sur le risque de manque de plants ». Et le problème n’est pas que français, puisque le groupe des producteurs de pomme de terre du Nord-Ouest européen (le NEPG) estime la disponibilité en plant « préoccupante ». Seul l’approvisionnement des plants de fécules n’est pas en danger, en raison de la fermeture de la féculerie d’Haussimont, explique Olivier Brasset, le vice-président de l’UNPT.

Pourquoi les producteurs se détournent-ils de cette culture ? Parce qu’ils préfèrent la pomme de terre de consommation, moins contraignante, dont la rémunération augmente et devient équivalente voire supérieure, explique Bernard Quéré. « Certains producteurs optent aussi pour le lin textile, la betterave, ou, éventuellement, le blé, qui offrent un rapport rémunération/risque intéressant », complète Eric Nirdol, le directeur du Comité Nord. Ils expliquent que les coûts de production du plant ont augmenté et n’ont pas été suffisamment compensés par l’augmentation des prix.

Une pression virulifère croissante qui coûte cher

Selon le directeur de la FN3PT, les dernières années ont vu une augmentation de la pression des pucerons, probablement due au changement climatique, mais surtout à la diminution voire l’absence de lutte sur la pomme de terre et l’ensemble des autres cultures de la rotation, notamment sur la betterave. « C’est particulièrement visible quand un champ de plants se retrouve à côté d’une parcelle de betteraves ensemencée sans néonicotinoïde. Les pucerons sont attirés dans un premier temps sur la betterave, puis débordent sur les plants quelques semaines plus tard. On peut même voir un gradient d’attaque au sein de la parcelle : la partie la plus proche des betteraves est plus attaquée ». Alors que pour lutter contre le virus de l’enroulement, c’est la lutte à la parcelle qui est la plus importante, pour le PVY, les producteurs cherchent à diminuer la pression globale dans l’environnement, explique Bernard Quéré. En effet, quand le puceron est sur la plante, c’est déjà trop tard.

À la parcelle, les producteurs de plants ont de moins en moins de moyens pour lutter contre ces prédateurs, notamment suite à l’interdiction des néonicotinoïdes utilisés en pulvérisation foliaire par la loi Pompili (2016) et rendue effective quelques campagnes plus tard. Ils se sont alors tournés vers le Teppeki, qui est en train d’être retiré à son tour. Ces évolutions entraînent une hausse des coûts d’épuration comme du risque de refus. Par ailleurs, Bernard Quéré explique que la production de plants est plus gourmande en trésorerie que la conso, car le paiement est réalisé environ 10 mois après la récolte, contre 1 mois pour les pommes de terre de consommation.

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Les retraits de matières actives entraînent une hausse des coûts d’épuration comme du risque de refus. ©F.-X. D.

Une hausse de prix demandés

« Les organisations professionnelles de producteurs de plants demandent une forte revalorisation des prix payés, pour continuer à rester engagés dans la production de plants certifiés de qualité », déclare le Fedepom dans un communiqué du mois de novembre 2023. Même son de cloche du NEPG qui affirme qu’« il est clair qu’une prime de risque plus importante qu’auparavant sera nécessaire ». L’UNPT est aussi favorable à une évolution du prix pour faire face à ce manque de disponibilité, « si et seulement si cette hausse va intégralement aux producteurs », précise son président Geoffroy d’Evry lors du congrès du syndicat à Dunkerque.

La question de la répartition de la valeur

Puisque la demande de plant de pomme de terre est bien là et va même probablement croître en raison de l’arrivée de 3 nouveaux transformateurs sur le territoire national, pourquoi la loi de l’offre et de la demande n’entraîne-t-elle pas une augmentation des prix payés aux producteurs ? Selon l’UNPT, le prix facturé au producteur de pomme de terre de consommation a très fortement augmenté, mais cette augmentation n’a été que très peu reversée aux producteurs. « Lorsque l’on voit le prix payé aux producteurs de plant et le prix que nous payons, il y a de quoi être interrogatif », a affirmé Geoffroy d’Evry à l’occasion du dernier congrès de l’UNPT. « Nous aurions besoin de plus de transparence dans cette filière », précise-t-il. À noter que ces prix comprennent, cependant, un dispositif assurantiel et une prestation de conseil.

Sans viser une catégorie d’opérateur en particulier, la FN3PT demande une juste répartition de la valeur. À moyen terme, Geoffroy d’Evry a annoncé que « l’UNPT travaille sur de nouveaux schémas de collecte, dont les travaux devront aboutir au cours de l’année ».

Le plant coupé

Pour l’année à venir, il reste une solution : couper le plant pour le démultiplier. « Il y aura beaucoup plus de plants coupés, en particulier dans les calibres moyens (45-55 mm), ce qui est inhabituel », affirme le NEPG, en s’inquiétant de la qualité des plants issus de cette pratique. À l’occasion du congrès de l’UNPT le 16 janvier à Dunkerque, Geoffroy d’Evry a rappelé que le plant coupé perd sa certification. « Lors de vos achats de plants, veillez, si vous avez du plant coupé, à ce que la responsabilité ​puisse être partagée par écrit avec votre client, industriel ou autre. Les producteurs ne peuvent être responsables d’une situation pour laquelle ils alertent depuis déjà plus d’un an et qui aujourd’hui se retourne contre eux ».

Autre alternative vers laquelle pourraient se tourner les producteurs : l’autoconsommation. L’UNPT a demandé au comité de suivi de l’accord interprofessionnel, qui établit les conditions de production et d’utilisation en autoproduction de plants, « de regarder de quelle manière il serait possible d’assouplir ces règles en 2024 », à préciser Geoffroy d’Evry. Quoi qu’il en soit, selon la FN3PT, pour les variétés qui ont le moins de disponibilité de plant, cette technique ne devrait pas suffire à assurer l’approvisionnement de tous les producteurs.

> À lire aussi : La production mondiale de pommes de terre pourrait doubler d’ici 2030 (21/09/2023)

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Certains producteurs de plants se tournent vers la pomme de terre de consommation, dont ils jugent que rapport risque/rémunération est meilleur. ©Ropa

L’éclairage des obtenteurs-collecteurs de plants

Christophe Gauchet, Référent semence à Fedepom

« Sur la disponibilité en plant pour cette campagne, il est vrai que nous voulions baisser les surfaces, dans le but de réduire la surproduction. Sans les problèmes culturaux de la campagne 2023, en France et en Europe, il n’y aurait pas eu de manque de disponibilité pour la campagne 2024.

Concernant les prix de vente, ils doivent couvrir l’ensemble de nos charges à savoir : la création variétale, la production de souches, l’organisation logistique, la gestion des volumes pour assurer un bon approvisionnement sur le long terme, répondre à la demande des clients, la gestion des invendus et celle des litiges, la récupération et le recyclage des emballages.

Quant à la rémunération des producteurs de plants, nous avons augmenté, depuis 3 ans, les prix en lien avec les augmentations des coûts de production (indice IPAMPA est passé de 103 à 123) dans le cadre de la loi Egalim. La revalorisation demandée par les producteurs a été discutée dans la cadre des négociations annuelles. Le message a donc été entendu et les évolutions des prix d’achat connaissent d’ailleurs depuis 2 ans, des augmentations substantielles et restent un vrai point d’attention. La gestion contractuelle entre collecteur et producteur permet d’instaurer un engagement de près d’un an et demi avant la livraison des marchandises.

Notre enjeu d’aujourd’hui est d’améliorer l’attractivité par rapport à la pomme de terre de consommation ou d’industrie, prenant en compte le risque de production et de garantir l’approvisionnement en plant les prochaines années ».

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©F.-X. D.