Moins 25 % ! Ce chiffre annoncé par l’Union Nationale des Producteurs de Pommes de Terre (UNPT), le 5 février, correspond à la diminution des prix contractuels pour la campagne 2026-2027 dans le secteur de la transformation, par rapport à l’année précédente. L’UNPT dénonce « une dérive préoccupante de dé-contractualisation, matérialisée par une réduction significative des volumes contractualisés à l’hectare, pouvant atteindre jusqu’à -20 %, et accentuée par la structure de certains contrats, qui permettra à certains opérateurs de se replier sur le marché libre en cas de retournement conjoncturel défavorable au producteur. »

Quelques jours plus tôt, le 29 janvier à Arras, l’UNPT alertait sur la déconnexion des prix par rapport aux coûts de production et la déstabilisation de la filière pomme de terre française dans son ensemble.

Fragilités connues de tous

Le thème choisi par le congrès de l’UNPT résumait les questionnements des producteurs : « Pomme de terre 2030 : encore une ambition ou déjà une illusion ? ».

Autrement dit : la filière pomme de terre française a-t-elle encore un avenir ? Oui, répond d’emblée le président de l’UNPT, Geoffroy d’Evry, qui estime que cette campagne 2025-2026 a mis en lumière des fragilités connues de tous : « un contexte général des produits agricoles dégradé, des volumes disponibles importants, des flux de marché lents, voire inexistants et des tensions entre maillons de la filière qui s’accentuent ».

Comment en sommes-nous arrivés là, alors qu’il y a seulement 2 ans, la filière pomme de terre baignait dans l’optimisme ? Réponse de Cédric Porter, rédacteur en chef de World Potato Markets : « les prix élevés par rapport aux productions alternatives ont suscité l’intérêt des agriculteurs. Résultat, les surfaces ont augmenté de 10 % en France en 2025 et de 5,2 % en Europe. »

Réajustement sur les volumes et les prix

Les conséquences se sont vite fait sentir sur les différents marchés. « La pomme de terre transformée a souffert en premier, et cela a eu un impact sur les autres secteurs », constate Philippe Quennemet, président du GIPT, l’organisation interprofessionnelle des pommes de terre destinées à l’industrie.

« Le secteur du frais a aussi subi une baisse des prix, confirme Thierry Foy, président de la société de commerce Top pommes de terre. La baisse de prix est forte et elle n’est pas terminée. On a un coût de production de 180 à 200 €/t, stockage inclus, alors que les prix sont en moyenne à 150 €/t. En fin de saison, il y aura des volumes mis dans les méthaniseurs ou en alimentation animale. »

À la différence du frais, les pommes de terre contractualisées bénéficient des contrats signés fin 2024-début 2025, avant la crise. « Pour ceux qui ont des contrats et de la bonne qualité, cela devrait bien se passer si les acteurs sont sérieux », veut croire Bruno Demory, président de l’Union de coopératives Expandis, qui a cependant des craintes pour l’année prochaine. « Il y a un retard dans l’annonce des contrats en volume et en prix. C’est un signe d’incertitude. En étant objectif, on devrait subir un réajustement sur les volumes et surtout sur les prix. »

Alors, quel est l’impact de cette crise sur l’équilibre économique des exploitations ? Kilien Beharel, expert financement au Crédit Agricole, rappelle qu’il a financé énormément de bâtiments de stockage pendant les années 2022 à 2024. « Une bonne partie des agriculteurs ont mis de côté de la trésorerie, mais je suis inquiet pour les “néopatatiers” qui n’ont pas la trésorerie suffisante pour faire face à la chute brutale des cours. Depuis 6 mois, les concessionnaires nous disent que le matériel se vend moins. »

Que peut-on attendre de la prochaine campagne ? « On entend parler d’une baisse de 10 à 15 % pour les contrats 2026, déclare le président du GIPT. Les prix des pommes de terre à la récolte vont arriver aux coûts de production. J’invite chacun à être vigilant à ne pas faire un hectare de trop, car le seul levier, c’est qu’il y ait moins de pommes de terre pour que le marché du libre remonte. » Et Thierry Foy, d’ajouter : « Il faut retrouver la raison et arrêter les décisions opportunistes. On a beaucoup trop de surface sur le marché européen. »

L’analyse de Geoffroy d’Evry, président de l’UNPT

« Nous vivons un désaxement conjoncturel »

Si la pomme de terre traverse bien une phase critique, Geoffroy d’Evry estime que « ce que nous vivons n’est pas une crise de rejet de la pomme de terre, ce n’est pas un effondrement de la demande mondiale et ce n’est surtout pas une perte d’intérêt pour la pomme de terre française. C’est un désaxement conjoncturel dans un environnement mondial chamboulé, la reconfiguration accélérée des flux commerciaux et l’arrivée de nouveaux acteurs. »

Selon lui, cette situation traduit une absence de cadre commun. Il fait le constat que « produire sans cadre collectif, sans visibilité et solidité contractuelle suffisantes, sans outil de discussion reconnu, c’est accepter que le risque de marché repose exclusivement sur le producteur. »

Le président de l’UNPT voit l’organisation collective comme « un outil de rééquilibrage du pouvoir économique ». C’est cette vision qui anime le combat mené par l’UNPT sur la réforme de l’Organisation Commune des Marchés. Le texte qui entre en phase de trilogue, où le Parlement, la Commission et les États membres doivent trouver un compromis, vise à permettre à un même producteur d’adhérer à plusieurs organisations de producteurs (OP) en fonction des débouchés — frites, chips, flocons, frais.

Zones de fragilité sur le contrat

Mais une organisation collective n’a de sens que si ses outils fonctionnent, le premier étant le contrat. Sur ce sujet, l’UNPT pointe des zones de fragilité.

« Les difficultés rencontrées par un grand nombre de producteurs relèvent deux dérives : une remise en cause d’engagements existants et des “contrats” qui n’en sont pas », regrette Geoffroy d’Evry. Et le président de l’UNPT de dénoncer : « Certains industriels ou négociants ont revu leurs engagements à la baisse (10 %, parfois jusqu’à 20 % en volume) à quelques jours des plantations, voire après la signature des contrats ».

L’UNPT demande de réouvrir cette année le dossier de la réception normalisée au CNIPT et attend « de certains opérateurs français qu’ils se mettent très rapidement dans les clous de la réglementation interprofessionnelle pour leurs contrats 26 ».

Enfin, le président de l’UNPT prône le rapprochement entre les deux organisations interprofessionnelles de la filière : le CNIPT et le GIPT (pomme de terre transformée).

« Nous appelons, à juste titre, au choc de simplification à longueur d’année. Mais comment ne pas nous interroger nous-même, sur nos structures, avec un minimum de lucidité sur la cohérence d’une filière organisée autour de ces deux interprofessions, alors que les équilibres de filière – frais, industrie – se mélangent et se confondent de plus en plus ? »