Quel est l’objectif du rapport du CGAER ?
A.K : cette étude, qui porte uniquement sur la compétitivité économique des exploitations françaises, s’inscrit dans un contexte de dégradation de la balance commerciale en 2025 et, plus largement, de la perte de compétitivité de la France par rapport à nos voisins européens. Pour les céréales, la France reste exportatrice nette, mais elle recule sur ses marchés traditionnels. La comparaison avec la Roumanie est particulièrement intéressante, car ce pays vient de dépasser la France pour les exportations extra-UE sur la campagne 2024-2025. C’est très intéressant de regarder la Roumanie parce que, avec de nombreuses micro-exploitations et quelques très grandes, c’est un peu l’Ukraine en petit.
Quels sont les principaux enseignements de votre rapport ?
A.K : nous avons raisonné dans un contexte de concurrence internationale. En grandes cultures, la petite taille des exploitations françaises pousse à maximiser la production par hectare. Faute de surface, les charges fixes ne peuvent pas être diluées, ce qui impose un haut niveau d’équipement et une forte réactivité. Les agriculteurs ne peuvent pas se permettre de manquer les fenêtres de tir climatiques pour les semis ou la récolte, ni d’avoir du matériel défaillant. En France, la recherche de performance impose des équipements coûteux. Et les exploitations cumulent souvent des charges de matériel importantes et le recours à des prestataires. À l’inverse, en Roumanie, les exploitations plus vastes permettent de diluer les risques. La recherche de rendement maximal est moins systématique. Le système est aussi plus résilient face aux aléas.
Vous avez travaillé avec les chiffres de 2021 qui sont plutôt bons pour les grandes cultures. Depuis les charges ont considérablement monté et les prix sont mauvais…
A.K : nous avons travaillé sur 2021, une année sans excès pour les trois productions étudiées (céréales, lait et volaille de chair), afin d’analyser des tendances structurelles plutôt que conjoncturelles. Et puis, il s’agissait des dernières données disponibles au niveau du Réseau d’information comptable agricole (RICA) européen.
Avec la hausse récente des coûts, les résultats des exploitations françaises seraient-ils dégradés ?
A.K : notre étude montre que les exploitations françaises sont très performantes techniquement, mais aussi très sensibles aux variations de prix. Depuis 2023, elles subissent une hausse des coûts de production non compensée par les prix de vente. Il est donc probable que leur situation se soit davantage dégradée que celle des exploitations roumaines. Les exploitations françaises visent des rendements élevés, ce qui nécessite davantage d’intrants. Or, les derniers quintaux sont les plus coûteux à produire, ce qui accentue la sensibilité aux hausses de charges.
L’agriculture française est sensible à la hausse de charges, mais aussi aux surtranspositions de la réglementation…
A.K : il existe bien certaines obligations propres à la France qui génèrent des contraintes organisationnelles comme la multiplication des passages, le décalage des horaires de traitement, et peuvent être source d’une moindre efficacité des produits, mais nous n’avons pas pu chiffrer leur coût. Mais globalement, ce point a été une surprise : nous pensions que la réglementation roumaine serait bien plus souple, mais elle est en réalité assez stricte, avec parfois plus de contrôles qu’en France. Mais les contraintes administratives sont mieux absorbées grâce à la taille des exploitations et à une organisation du travail différente. En France, l’agriculture familiale repose souvent sur un chef d’exploitation qui doit gérer l’administratif, ses cultures et peut-être aussi un élevage. En Roumanie, les exploitations sont plus structurées : le responsable gère et délègue, ce qui facilite le respect des obligations administratives.
Quelles sont les principales recommandations du rapport ?
A.K : nous recommandons notamment de desserrer la contrainte foncière pour mieux diluer les charges fixes. Cette recommandation portant sur l’agrandissement des exploitations a suscité des réactions, car elle va à l’encontre d’une certaine vision de l’agriculture française. Mais nous insistons aussi sur le renforcement de la formation continue en gestion économique et comptable. Beaucoup d’agriculteurs ne connaissent pas précisément leurs coûts de production, ils découvrent souvent les résultats financiers longtemps après la clôture de l’exercice. Enfin, il est urgent de repenser la stratégie d’équipement pour réduire le poids des amortissements et de la maintenance.

