Les coopératives céréalières vont-elles suivre le même chemin que leurs homologues du secteur viticole, qui font face à des restructurations très violentes et à des procédures de redressement judiciaire ? Les derniers indicateurs financiers virent au rouge, met en garde François Macé, président de la section économique et financière du Haut Conseil de la Coopération Agricole (HCCA). Ancien banquier, il a passé au crible les résultats comptables 2024 de 134 coopératives céréalières et les a présentés en juin dernier devant des responsables financiers de coopératives au cours d’une réunion organisée par Financescoop. L’érosion des résultats est d’autant plus inquiétante que ceux-ci n’intègrent que partiellement la mauvaise campagne 2024-2025 et pas encore les effets du conflit au Moyen-Orient. Et puis, une plus petite récolte 2026 qui se profile va mécaniquement avoir un impact sur les chiffres d’affaires et le résultat qui en découle.
La santé des coopératives est aujourd’hui menacée par des frais financiers qui dévorent la richesse créée. Ainsi, en 2024, près de 40 % de l’Ebitda sont consommés par les seuls frais financiers. Le ratio de couverture des frais financiers atteint 39,71 %, contre 25,44 % en 2023, soit une dégradation de + 14,27 points. (Graphique 3).
Les coopératives peinent à transformer leur performance opérationnelle en ressources disponibles ; elles sont plombées par leur endettement et les taux qui sont aujourd’hui élevés.
Ce poids financier empêche mécaniquement la distribution de compléments de prix aux adhérents et bloque la capacité d’autofinancement.
Un modèle trop dépendant de la dette
Faute de fonds propres suffisants, les coopératives ont pris l’habitude de financer leurs investissements par de la dette. Résultat : l’évolution du levier financier (ratio dette financière nette/Ebitda) passe de 3,5 à 5,12 pour la période 2019-2024, ce qui traduit un recours croissant à l’endettement pour les investissements. C’est « l’élément le plus préoccupant », commente François Macé.
Parallèlement, l’indépendance financière s’érode. La couverture du bilan par les fonds propres (capitaux propres/total bilan) a perdu 4 points en cinq ans (de 32,6 % à 28,4 %). Cette faible capitalisation rend les coopératives extrêmement vulnérables aux accidents climatiques ou aux retournements de marchés. Cette évolution souligne l’importance du recours à la dette pour financer les outils industriels.
Renforcer les fonds propres
Cette fragilité financière a une conséquence concrète : le vieillissement de l’outil industriel. Les installations de collecte et de stockage sont aujourd’hui amorties à 70 %.
Face à ce constat, le statu quo n’est plus possible. « On voit bien que l’on ne peut pas durablement s’appuyer sur l’effet de levier uniquement basé sur la dette », insiste François Macé. Pour retrouver de l’oxygène, les coopératives devront rationaliser drastiquement les outils de collecte et de stockage, rechercher des capitaux extérieurs adaptés pour renforcer les fonds propres et poursuivre les économies d’échelle et la mutualisation des moyens.
François Macé conclut avec gravité qu’il faudra sans doute « prendre des décisions courageuses dans certaines structures », incluant parfois des fermetures de sites ou des arbitrages difficiles.
Les coopératives doivent donc trouver des sources de financement adaptées pour briser la dépendance à la seule dette bancaire. Les métiers du grain restent une industrie lourde et fortement consommatrice de capitaux longs. Ainsi, un euro investi en immobilisations brutes ne génère que deux euros de chiffre d’affaires.
Si les coopératives doivent lever des capitaux, il ne faudra pas le faire à n’importe quel prix. « Lever des capitaux devient un exercice délicat, car les investisseurs exigent souvent des taux de rendement (TRI) élevés, de l’ordre de 12 % à 13 %, ce qui peut devenir un effet massue pour la coopérative si la rentabilité ne suit pas ». Une alternative pour financer les investissements sans aggraver l’endettement serait le soutien public : « une première réponse du secteur coopératif s’est déjà concrétisée avec la création du fonds dédié Fonds Coops Agri fin 2025 », avance François Macé. Mais ce dispositif, qui a pour objectif de renforcer l’assise financière des coopératives par des quasi-fonds propres, n’est pas encore complètement mis en place.
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L’Ebitda (bénéfice avant intérêts, impôts et amortissements) est le solde entre les produits d’exploitation et les charges d’exploitation qui ont été consommées pour obtenir ces produits. Il correspond donc au résultat du processus d’exploitation, et diffère du résultat d’exploitation dans la mesure où il ne prend pas en compte les dotations aux amortissements et provisions pour dépréciation d’actif.
Les coopératives traditionnelles de collecte et d’approvisionnement évoluent sur un marché en décroissance qui touche à la fois les volumes collectés et les prix.
La décroissance des volumes collectés est une conséquence directe du plafonnement des rendements céréaliers, sans compter que des surfaces sont réorientées vers d’autres cultures ou d’autres activités comme la méthanisation.
Antoine Haccard, président de Cérèsia et de la Coopération Agricole Métiers du grain, résume le tableau en une phrase : « On a récolté moins de 33 Mt de blé en 2025 et on dit que l’on a fait une belle récolte, alors qu’il y a 20 ans, on était à 44 Mt. Notre secteur est impacté par une hausse durable des engrais, de l’énergie et la baisse des cours mondiaux. »
On peut aussi ajouter que l’activité d’approvisionnement, qui constituait dans le passé un moyen d’engranger de bonnes marges commerciales, a été fragilisée. Toujours sur les appros, l’engrais va peser lourd cette année sur le fonds de roulement des coopérateurs.
Enfin, il y a les choix réalisés par les conseils d’administration. L’essence même de la coopérative, qui est vue « comme le prolongement des exploitations agricoles », explique pourquoi elles privilégient parfois le versement de compléments de prix sur l’investissement ou le renforcement du capital. Les responsables de coopératives parlent de solidarité avec les adhérents. Certains avouent même mettre en réserve des sommes qui auraient pu soit être investies pour rénover des outils de stockage vieillissant, soit distribuées à l’ensemble des coopérateurs.