Plus vilain, on ne fait pas … Avec sa tête de boxeur tuméfiée par les coups, ses verrues, sa peau de souris et sa queue en trompette, le phacochère n’a, a priori, aucun attrait. Alors pourquoi cet engouement ? À cause de l’aventure, des rites, de ces départs à l’aube quand les vautours commencent à planer dans l’air chaud, que le soleil, gros disque chauffé à blanc, surgit au-dessus des fromagers ; à cause de l’habileté du pisteur, des surprises et du charme envoûtant de la brousse.

Pour certains chasseurs, cette quête peut devenir obsessionnelle. J’ai accompagné en Afrique du Sud un citoyen helvétique qui voulait absolument en tuer cent dans son séjour. Il tirait tout : les petits, les moyens, les gros sans distinction de sexe, ce qui n’avait d’ailleurs aucune importance, ces animaux surabondants étant considérés comme nuisibles. « Mais enfin, Hans, pourquoi en veux-tu autant ? » lui dis-je un jour. « Parce que j’ai un challenge », me répondit-il. « Et lequel ? ». « Je veux arriver à en tuer deux et peut-être trois avec la même balle. » Mystère des comportements humains en général et cynégétiques en particulier … En général, au cours des cinq jours passés au camp de chasse, on fait « la matinée phaco ». On peut se servir de sa carabine si on l’a emmenée, mais il y en a toujours une sur place. C’est une bonne vieille 300 WM à la crosse rayée par les « kékés », ces buissons dotés d’épines en forme d’hameçon qui, quand elles vous ont croché, ne lâchent pas. Vous avez de bonnes chaussures de marche. Le pisteur, lui, chasse le plus souvent en pataugas troués, voire en tongs. Il tient une canne de tir sur laquelle vous poserez la carabine pour ajuster le coup.

On part à la billebaude au petit jour en foulant les pailles gorgées de poussière. De temps en temps, une compagnie de francolins explose dans les jambes. Il y a des vols de perruches qui passent en criaillant et des milans noirs reconnaissables à leur queue d’hirondelle qui tournent en cercle au-dessus des palmiers.

Il est d’usage d’aller en priorité « aux mares », car à cette heure matinale, le phaco va prendre son bain de boue. Si la mare est vide, on prospecte les buissons avoisinants. Rien ne ressemble davantage à une termitière qu’un phacochère. Le pisteur vous a saisi par la manche et vous souffle à l’oreille « phaco » ! Vous regardez dans la direction du doigt et ne voyez rien… À part des termitières. Le pisteur rigole en découvrant ses dents blanches. Vous regardez à nouveau dans les jumelles et remarquez que l’un des tas d’argile a bougé. C’est la queue de l’animal qui chasse les mouches. « Mâle ou femelle ? » soufflez-vous, car vous êtes bien incapable de distinguer le sexe. « Un gros mâle » ! L’adjectif n’est pas nécessaire, car, dans la bouche du pisteur, tous ces messieurs sont gros.

La suite est facile car l’animal est plus vulnérable que son cousin européen. Dans la majorité des cas, touché, il se couche. Il ne reste plus qu’à appeler le camp pour qu’un 4×4 vienne chercher l’équipe et à faire une entrée triomphale en klaxonnant bruyamment.

Cagnard

Il y a aussi les adeptes de la chasse « à la termitière », exercice exténuant qui consiste à sortir en plein cagnard, à l’heure où l’animal est au frais dans l’argile. J’ai tenté l’aventure une fois et me suis juré de ne plus jamais recommencer. Nous partons donc à la chasse en début d’après-midi par une chaleur de four. J’ai pris une bouteille d’eau pensant revenir au bout d’une heure. Nous voici dans la brousse. La chaleur est telle que les arbres sont déformés par une brume suée, dirait-on, par la terre elle-même. Les oiseaux ne chantent ni ne volent. Tout est consumé par le feu du ciel. Au bout d’un quart d’heure de marche, je suis trempé et bois la moitié de la bouteille. On attaque les termitières les unes derrière les autres. Le pisteur leur flanque de grands coups de pied censés expulser le cochon, mais il n’en sort que de la fumée rouge. Deux heures déjà que ruisselant de sueur, laqué de poussière, je me traîne. Je dégouline, je brûle, j’ai la gorge en feu. « C’est fini, on revient ! » dis-je au pisteur. Il a beau ne pas parler un mot de notre langue, il comprend. Il hoche la tête pour me le signifier. Du coup, on ne tape plus du pied dans les concrétions de terre, on marche d’un pas mécanique en essayant de ne pas se prendre les pieds dans les racines.

Perdus !

C’est de plus en plus dur de lever les jambes et, au bout d’un moment qui me semble interminable, je finis par le happer par le bras. « C’est encore loin ? » il ne répond rien et reprend sa marche. Une heure plus tard, je l’arrête encore et commence à hausser le ton. C’est alors que je m’aperçois d’un phénomène étrange : sa peau a pâli, signe qu’il est sous le coup d’une intense émotion.

La vérité me frappe comme un direct à la pointe du menton : nous sommes perdus … Cela n’arrive jamais. D’ordinaire, les pisteurs retrouvent leur chemin comme s’ils avaient un GPS dans la tête. Mais là, pas de chance, le malheureux s’est paumé. En marchant, il baragouine de drôles de trucs, des invocations, des jurons, des prières, va savoir ? Le calvaire durera trois heures. Finalement, au loin, nous entendrons un klaxon. En ne nous voyant pas rentrer, on a décidé de nous chercher. Je tire en l’air pour qu’ils nous repèrent. Voici enfin la Land. Le guide me tend une bouteille d’eau fraîche que je vide d’un trait. Affalé sur le bord du chemin, le pisteur auquel on a tendu une gourde, boit, à grandes rasades. Lui aussi a son compte.

Du coup, quand on parle de « chasse à la termitière », je préfère prendre la direction du bar.