Allons-nous bientôt voir des semoirs à la place des planteuses de pommes de terre ? La possibilité de créer des variétés hybrides diploïdes revient dans l’actualité. Apparue dans les années 1950, il a fallu, en 2010, faire sauter un verrou technologique pour l’obtention d’hybrides vrais. Et ce, grâce au gène Sli. « Cette possibilité modifierait complètement la création variétale. Il s’agirait de créer des pommes de terre diploïdes homozygotes, reproductibles par graines et commercialisées sous forme d’hybrides F1 à la place de nos pommes de terre tétraploïdes hétérozygotes », dévoile Clément Mabire du Sipre-Comité Nord. Une vraie révolution, où la pomme de terre se rapprocherait d’autres espèces cultivées sous forme d’hybrides F1. Avec la promesse d’un gain génétique accru. Cette stratégie est suivie par plusieurs acteurs commerciaux européens et instituts de recherche publics à l’étranger. Outre l’amélioration de la vitesse de sélection, cette méthode maximiserait le gain génétique. De plus, la multiplication par graines facilite le transport et limite les problèmes sanitaires liés à la propagation végétative.

« L’échalote a vécu ce changement, avec aujourd’hui des échalotes issues de semis et d’autres traditionnelles plantées », compare le spécialiste de la création variétale. Mais les HTPS, Hybrid True Potato Seed (variétés hybrides diploïdes) questionnent sur plusieurs points. En premier, la réduction forte de la diversité génétique disponible pour la sélection. Ensuite, la méthode et le matériel génétique sont brevetés aux USA. Quelles seront les performances agronomiques des diploïdes par rapport aux tétraploïdes ? Quelle sera l’homogénéité du matériel obtenu ? Sans oublier l’efficacité face aux 35 critères à intégrer pour une variété de pommes de terre. Autant d’interrogations auxquelles un groupe de travail du CTPS essaie de répondre.

La diversité, une nécessité pour la création variétale.

Actuellement, la création variétale prend plus de 10 ans, avec 35 caractères évalués (caractères agronomiques, technologiques, résistances aux pathogènes et tolérances aux stress abiotiques – chaleur et sécheresse). La sélection HTPS permettrait peut-être d’aller plus vite. Mais le plus important reste la diversité génétique. L’innovation variétale s’appuie beaucoup sur les apparentés sauvages, grande source de gènes de résistance aux maladies. Le maintien des ressources génétiques en état sanitaire sain est donc un enjeu crucial pour la sélection. Une collection, CRB Bracysol, dépendante de l’Inrae, rassemble des clones issus d’apparentés sauvages.

Gain de précision avec les NGT

Autre évolution, l’utilisation des marqueurs génétiques et des NGT. « La sélection par marqueur moléculaire fait gagner du temps, en utilisant l’information contenue dans l’ADN pour prédire le génotype », explique le sélectionneur du Sipre-Comité Nord. Elle permet de prédire une potentielle résistance et de sélectionner les bons individus. « Avec les NGT et les ciseaux moléculaires, la modification génétique est beaucoup plus précise. Mais la connaissance des gènes sous-jacents reste encore limitante », juge Clément Mabire. Et l’analyse des modifications non ciblées doit encore être améliorée et systématisée.

Nouveaux critères dans le catalogue français

D’autres évolutions plus réglementaires poussent aussi à l’évolution variétale. Observer les critères pour l’inscription des pommes de terre au catalogue français met en exergue l’évolution des demandes auxquelles les producteurs doivent répondre. « En 1954, ils s’articulaient autour du rendement, de la précocité, des critères de présentation, de goût et de la résistance variétale (le mildiou du tubercule et du feuillage et la gale) », constate Aurélie Mailliard du Geves. En 1994, de nouveaux critères de VATE (Valeur Agronomique Technologique et Environnementale) apparaissent sur la qualité culinaire (tenue de cuisson, fermeté de la chair, noircissement après cuisson) et sur la résistance variétale au virus Y et de l’enroulement. Trente ans plus tard, en 2024, de nouveaux critères apparaissent : calibre, nombre et grosseur des tubercules, pourcentage de matière sèche pour la production. L’ajout de la coloration après friture et la conservation au repos végétatif complètent la notation. La note de résistance variétale se complexifie, avec celle du virus X-A, des nématodes à kystes (GR et GP) et à l’égermage (suite au retrait du CIPC).

Les critères de résistance variétale prennent plus d’importance, alors que ceux relatifs à l’utilisation et au rendement diminuent. De plus, les mentions agroécologiques (AE) valorisent les variétés. Que ce soit par une diminution de l’usage des produits phytosanitaires, grâce à de meilleures résistances ou par une moindre consommation d’énergie (conservation, repos végétatif, égermage). 10 variétés inscrites depuis 2021 sont éligibles aux mentions agroécologiques. Cinq en AE conservation et cinq en AE fécule, avec des inscriptions depuis 2021*.

Aujourd’hui, les producteurs bénéficient de l’innovation variétale. Le nombre de variétés déployées en France est passé de 50 à 70 en 15 ans. « Curieusement, le nombre de variétés sensibles ou intermédiaires au mildiou du feuillage ou au PVY augmente sensiblement, en défaveur des variétés peu sensibles », remarque Fadi El Hage, responsable variétés d’Arvalis. Mais les nombreuses variétés résistantes inscrites depuis 10 ans offrent de réelle opportunité de développement dans les prochaines années. Car si la variété existe, encore faut-il qu’elle soit cultivée et surtout adoptée par l’acheteur !

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* Variétés en mention agroécologie AE conservation : Sound, Germi 300, Otolia, Sésame, Dodge.
Variétés en mention agro-écologie AE fécule : Pavonis, Themis, Brennus, Hadrien, SI204.

Quatre nouvelles variétés proposées à l’inscription en 2026

Le catalogue français va s’enrichir de quatre nouvelles variétés de pommes de terre en 2026. Deux en chair ferme (Fineline et Vindika) et deux en consommation (Dodge et Maud). « Depuis dix ans, le catalogue a gagné 63 variétés. Soit 17 en chair ferme, 37 en consommation et 9 en fécule », constate Aurélie Mailliard du Geves.

La rubrique variétés de consommation à chair ferme est une spécificité du catalogue français. Elle correspond à des variétés de très bonne qualité culinaire, ayant des tubercules nombreux, de grosseur moyenne et de forme allongée. Avec une équivalence à la variété témoin Charlotte.

Fineline (obtention Grocep F, 8 de précocité) donne des tubercules de bel aspect, mais sa note environnementale s’avère faible, du fait de sa sensibilité au mildiou (note 3). Plus productive, Vindika (obtention allemande, 7,5 de précocité) obtient une note environnementale moyenne (2), et a pour point faible sa sensibilité au mildiou du tubercule (1), note la spécialiste du Geves.

Les deux variétés inscrites en consommation, marché du frais / Dodge (précocité 5) et Maud (précocité 7-8) sont très productives. Dodge obtient une note environnementale forte (6), alors que Maud est mal placée sur ce critère (note 0, du fait de sa sensibilité au mildiou). Dodge obtient aussi une mention agroécologique « conservation ».

« La note environnementale est attribuée en fonction du nombre potentiel de fongicides, avec une bonification pour les variétés possédant la double résistance pour les nématodes à kystes, avec une échelle globale de -2 à +8 », rappelle la spécialiste.

L’Europe leader dans la création variétale de pommes de terre

Les leaders mondiaux de la création variétale sont européens, constate Clément Mabire du Sipre – Comité Nord. Trois sont hollandais (Agrico, HZPC, Meijer) et un allemand (Europlant). Plusieurs dizaines d’entreprises spécialisées en Europe travaillent à l’innovation variétale.

En France, quatre entreprises se dédient à la création variétale, dont trois appartiennent aux producteurs de plants de pommes de terre (Sipre, BPI, Grocep). Le quatrième étant Germicopa. Ce quatuor de l’innovation variétale est réuni dans une association ACVNPT pour participer à des projets de recherche. Un impératif pour ces entreprises françaises, beaucoup plus petites que leurs consœurs hollandaises. Sipre, par exemple, est d’une taille dix fois inférieure aux géantes des Pays-Bas.

Sur les 1 128 variétés inscrites au catalogue européen en 2025 avec une production de plants certifiés (sources FN3PT), 146 sont françaises. Leur production de plants représente 7 000 ha.

Les dix premières variétés européennes occupent un tiers des surfaces européennes. 20 % des variétés font 86 % des surfaces.

« Une des grandes difficultés de la création variétale reste le délai de création et de développement d’une variété, de 15 à 25 ans ! » reconnait Clément Mabire. Avec un parcours du producteur aux distributeurs, puis transformateurs et consommateurs. Il faut anticiper le retrait des molécules, le changement du climat et des parasites, les process industriels, les contraintes de la distribution et les souhaits des consommateurs pour une pomme de terre plus écologique et gustative.