Allait-on plomber l’ambiance ? La question pouvait se poser avant de se lancer dans la rédaction d’un article sur le moral des betteraviers. Il faut dire que des messages comme – « j’arrête les betteraves en 2026 » ou « je baisse drastiquement mes surfaces » – ont fleuri sur les réseaux sociaux pendant tout l’hiver. Saint Louis Sucre demandait aussi à ses planteurs de diminuer de 25 % les surfaces… Et le plus grand flou règne sur les futurs prix des betteraves 2026. Tous les planteurs interrogés s’attendent à des niveaux franchement pas très bons et espèrent les voir au-dessus des 30 €/t.
Quant aux surfaces, le moment de vérité est tombé début mars, au vu des ventes des graines. Les semenciers les annoncent en baisse de 6,5 à 7 % en France.
Chez les agriculteurs interrogés, la betterave garde sa place dans l’assolement. Hier, elle était une culture « de rente », aujourd’hui, sans quotas ni néonicotinoïdes, c’est une culture à risque. Faute de solutions efficaces contre une forte attaque de jaunisse, les betteraviers sont dans la crainte permanente de faire des rendements catastrophiques. Pourtant, sous réserve d’obtenir un bon rendements, les marges sont plutôt correctes par rapport aux autres cultures en 2025. La betterave pourrait donc reprendre à son compte l’aphorisme attribué à Talleyrand : « Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me console. »
Anne Goujard à Juvigny (Marne), sucrerie de Sillery (Cristal Union) :
« Il faut faire au moins 90 t/ha pour trouver un équilibre économique »
« Je ne bouscule pas mon assolement en raison de signaux conjoncturels, je changerais d’avis s’ils devenaient structurels. La surface est fixée un an avant les semis en même temps que l’achat des engrais. La betterave a toujours été très stable dans mon exploitation. Je sème autour de 32 hectares qui correspondent à mon engagement. »
Sur la ferme d’Anne Goujard, les performances betteravières ont été exceptionnelles en 2025, grâce à un semis précoce (entre le 17 et le 20 mars), une protection insecticide trés suivie et des arrachages tardifs. Anne Goujard bénéficie aussi d’un suivi technique pointu avec la présence d’une plateforme d’essai de l’ITB sur l’exploitation, imposant un rythme de surveillance et de comptage précis des pucerons. Néanmoins, l’impact de la jaunisse a été important en Champagne ; le potentiel s’est dégradé puisque les quatre usines présentent les moins bons rendements de France.
« Nous faisons des calculs, mais ils restent prévisionnels, qui plus est avec le nouveau conflit au Moyen-Orient. Si les engrais sont achetés en anticipation, le GNR ne l’est pas jusqu’aux récoltes. Pour trouver un équilibre économique, avec une prévision du prix qui oscille entre 30 et 35 € la tonne pour 2026, il faut faire au moins 90 t/ha. La marge brute de la betterave sera peut-être autour de 1 000 €/ha. Comme les autres cultures en fait ! Sauf que sur les autres cultures, on a quand même beaucoup moins de capitaux engagés et de travail. En betterave, le nombre de passages est passé de 7 auparavant à 13 aujourd’hui. J’appelle de mes vœux le retour de moyens de production identiques aux autres pays de l’UE. On traite les betteraves avec des aphicides en végétation à un stade précoce, alors que 22 grammes de flupyradifurone à l’hectare en enrobage suffiraient à protéger la betterave 40 jours ».
Sébastien Rauscent à Feuillères (Somme), sucreries de Roye (Saint-Louis Sucre), Boiry (Tereos) et Sainte-Émilie (Cristal Union)
« Les néonicotinoïdes : une incohérence européenne »
Sébastien Rauscent cultive 60 hectares de betteraves près de Péronne. L’année dernière, il a obtenu entre 80 t/ha et plus de 100 t/ha selon les zones. Il livre aux trois groupes sucriers français et peut donc comparer les différentes politiques. « Tereos a un endettement qui pèse sur la rémunération des producteurs, Cristal Union dispose d’une caisse de péréquation pour maintenir les prix de betteraves. Et pour Saint-Louis, c’est une déception sur les prix récents malgré la rigueur allemande habituelle. Le groupe demande une baisse de surface pour la deuxième année consécutive. »
L’agriculteur dénonce « une incohérence européenne ». « Avec les traitements de semences, la betterave pourrait être l’une des cultures les plus propres sur nos exploitations. Le maïs, bien que dégageant un chiffre d’affaires potentiellement moins élevé, demande beaucoup moins de passages et de travail pour une marge quasi-équivalente. » Concernant les charges, Sébastien Rauscent bénéficie d’un avantage compétitif grâce à son méthaniseur, qui lui fournit « un engrais moins coûteux que l’azote du marché. »
Martin Beauvallet à Greneville-en-Beauce (Loiret), sucrerie de Pithiviers (Cristal Union)
« Tant qu’on a une usine, il faut la faire tourner »
« Plus on sème tôt, plus nos insecticides sont efficaces pour limiter l’impact de la jaunisse. Les semis ont débuté le 6 mars, une date précoce, mais cohérente avec les pratiques de l’année précédente. » L’irrigation et l’usage d’insecticides ont permis à Martin Beauvallet d’atteindre des résultats exceptionnels en 2025 (118 t/ha) mais au prix d’une augmentation des coûts de production (engrais, semences et électricité pour l’irrigation). Et puis « 3 insecticides, c’est 120 €… Soit 3 à 4 tonnes de betteraves à l’hectare ».
En 2025, la marge de la betterave a surpassé les autres cultures de l’exploitation. La surface est donc restée stable : « Tant qu’on a une usine, il faut la faire tourner. »
La jaunisse est la principale menace. L’expérience de 2020 avec ses 55 t/ha de rendement a servi d’avertissement, mais les outils à disposition sont jugés limités. « On navigue à vue. Une attaque précoce et massive dépasserait nos capacités de contrôle actuelles. »
Martin Beauvallet a aussi une bonne vision de la tendance régionale en tant qu’entrepreneur : « J’observe une diminution de 10 % des surfaces à arracher pour 2026. C’est dû à la morosité générale du secteur et aux betteraves excédentaires obtenues grâce à des rendements exceptionnels de l’année dernière. Elles ne sont payées que 20 €/t, ce qui décourage le maintien des surfaces. »
Charles-Arnaud Decrept à Courpalay (Seine-et-Marne), sucrerie de Nangis (Cristal Union)
« Le risque jaunisse est toujours présent »
Charles-Arnaud Decrept a été marqué par les ravages de la jaunisse en 2020. Bien qu’il ait essuyé des grosses pertes (rendement de 35 t/ha sur les 140 ha de betteraves), il croit encore en la betterave. « En 2020, j’ai perdu plus de 180 000 € et j’ai reçu des aides de minimis à hauteur de 1 000 €. C’était lamentable ! » Depuis, il a baissé ses surfaces. Il a emblavé 75 hectares l’an dernier. « Le secteur nord-est de Nangis a souffert en 2025 du manque d’eau en août. J’ai fait 72 t/ha. » Cette année, l’agriculteur intègre le groupe Cristal Union, suite au rachat de la sucrerie de Nangis par le groupe coopératif. « J’ai encore diminué ma surface à 55 hectares pour les nouveaux contrats, mais j’ai la possibilité de l’augmenter via les parts sociales. »
Charles-Arnaud Decrept s’est orienté vers l’agriculture de conservation pour être « plus résilient au niveau des maladies et des coups de chaud. » La méthanisation permet aussi d’accroître l’autonomie vis-à-vis des engrais.
« La cercosporiose reste une menace, mais elle est gérée via des Outils d’Aide à la Décision fournis par Cristal Union. En revanche, on croise les doigts tous les ans parce qu’il y a toujours un risque de jaunisse. Nous sommes dans un secteur qui est très touché. »
Grégoire Omont à Saint-Crépin-Ibouvillers (Oise), sucreries de Chevrières (Tereos) et Étrépagny (Saint Louis Sucre)
« La betterave fait vivre la ferme depuis longtemps »
« Si on regarde l’historique sur 15 ans, la betterave est ma meilleure marge, déclare Grégoire Omont, qui en cultive 45 ha. Contrairement au lin textile, qui peut générer un chiffre d’affaires nul les mauvaises années, la betterave assure au pire un équilibre financier. »
L’exploitation livre à deux groupes sucriers, selon une répartition de deux tiers pour Tereos et un tiers pour Saint Louis Sucre.
« Historiquement, je faisais environ 90 t/ha, mais l’année dernière le rendement n’a été que de 72 t/ha à cause de l’arrêt de l’irrigation… Je n’ai pas renouvelé le matériel, suite au retrait de l’industriel Bonduelle de notre zone géographique, rendant l’investissement pour la seule betterave non-rentable. »
L’exploitant est confronté à plusieurs difficultés techniques : « Le ressuyage des terres, la gestion des adventices, particulièrement le ray-grass pour lequel les solutions herbicides actuelles sont insuffisantes, même à doses élevées, et puis les pucerons. Il faut avoir des betteraves bien poussantes au début pour ne pas avoir trop de problèmes. » L’exploitation est bien préparée à la hausse des prix des engrais, via l’utilisation du digestat de méthanisation.
Emmanuel Simonnet à Thorigny-sur-Oreuse (Yonne), sucrerie de Connantre (Tereos)
« La betterave, deuxième marge après le tournesol »
Les rendements sont extrêmement volatils : 100 t/ha en 2017, 19 t/ha en 2020 et 75 t/ha en 2025. « Le rendement de l’année dernière reflète le potentiel moyen, grâce à la maîtrise de la pression sanitaire. » Malgré des semis réalisés « les 5 et 6 mars dans des conditions parfaites », Emmanuel Simonnet exprime des inquiétudes quant à la rentabilité de la culture face à l’augmentation des coûts d’arrachage et la stagnation des prix de la betterave. « Pour la récolte 2025, on va être à environ 32 € par tonne tout inclus. Contrairement à d’autres groupes comme Cristal Union, Tereos ne fournit pas d’objectifs de prix pour la campagne 2026, nous sommes dans l’incertitude.»
La betterave voit sa position menacée dans la hiérarchie des marges par le tournesol, tandis que les risques climatiques et l’interdiction des néonicotinoïdes pèsent sur sa décision de renouveler ses contrats.
« La betterave n’est plus la culture la plus rentable de l’exploitation, bien qu’elle reste supérieure aux céréales à paille. Le blé est la lanterne rouge de la rotation. Son coût de production est de 205 €/t, tandis que le prix de vente actuel ne dépasse pas 185 €/t. »
Yanis Baltzer à Ringendorf (Bas-Rhin), sucrerie d’Erstein (Cristal Union)
« La betterave m’a toujours permis de sortir la tête de l’eau »
La betterave est cultivée depuis 1962 sur l’exploitation de 110 ha au nord de Strasbourg. « J’en cultive 15 ha et je suis même monté jusqu’à 22 ha pour soutenir la sucrerie, mais j’ai atteint les limites, car toutes les parcelles ne peuvent pas accueillir des betteraves.
Je n’ai fait que 75 t/ha l’année dernière, alors que les rendements ont été globalement bons dans la région. Le maïs a fait un très bon rendement, à 115 q/ha. Malgré cela, la marge de la betterave est meilleure. La betterave m’a toujours permis de sortir la tête de l’eau. »
Yanis Baltzer est aussi à la tête d’une ETA équipée d’une intégrale Ropa Tiger 6 et d’une Grimme Rexor 620. « J’ai moins de surface à arracher cette année. C’est une culture qui devient compliquée, notamment vis-à-vis du désherbage. Si le prix passe au-dessous des 30 €/t, cela va être très compliqué, je n’aurai plus d’arguments pour inciter mes clients à continuer la betterave. Les pièces détachées ont augmenté de 20 à 30 % et je suis inquiet pour le prix du gazole. Heureusement, les clients historiques tiennent bon, j’ai envie d’y croire. Mais les décisions européennes nous mettent des bâtons dans les roues. La disparition des matières actives m’inquiète énormément. Ce qui est terrible, c’est à peine avons-nous réglé un problème comme la cercosporiose, il en arrive d’autres comme le syndrome des basses richesses. »
Bruno Lanneau à Remauville (Seine-et-Marne), sucrerie de Corbeilles (Cristal Union)
« Les insectes sont là. On tend le dos »
Après la fermeture de la sucrerie de Souppes-sur-Loing, Bruno Lanneau s’est engagé auprès du groupe Cristal Union. « J’ai pris des parts sociales dès la première année. Désormais, je suis rattaché à la sucrerie de Corbeilles. J’ai diminué mes surfaces de 6 à 7 % par rapport à l’année précédente, à cause du parcellaire et puis aussi par rapport aux prix. Pour la campagne 2026, on n’aura pas mieux qu’en 2025 : peut-être entre 30 et 32 €/t. »
Surtout, il y a toujours cette incertitude quant aux impasses techniques pour lutter contre les pucerons. « Bien qu’un troisième produit ait été récemment homologué pour la lutte contre les pucerons, je considère que ces solutions (incluant le Teppeki et le Movento) ne sont pas révolutionnaires. Elles permettent une alternance des matières actives, mais ne compensent pas l’efficacité des traitements de semences à base de néonicotinoïdes que tous nos concurrents européens utilisent. »
En 2025, Bruno Lanneau n’a pas été trop touché par la jaunisse, contrairement à 2020 où son rendement est tombé à moins de 20 t/ha. « J’ai fait 85 t/ha l’an dernier, grâce à des semis précoces les 7 et 8 mars, qui ont permis aux plantes d’atteindre un stade de résistance suffisant avant les vols de pucerons. Cette année, aussi, les semis ont été terminés le 8 mars, mais c’est un peu différent : on a eu des périodes chaudes un peu plus tôt. On a vu des vols d’insectes déjà dans les colzas. Donc on tend le dos. »
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