La France a un atout incomparable que ses voisins européens et concurrents hors UE lui envient : elle a les surfaces pour cultiver plus de pommes de terre (ce que la Belgique et les Pays-Bas n’ont pas) et elle produit suffisamment de tubercules pour les transformer en frites. Mais l’Hexagone ne parvient toujours pas à tirer profit de ses atouts. Il lui manque encore des usines de transformation. Même si, après celle de Clarebout à Dunkerque, d’autres suivront.
En attendant, notre pays est le troisième importateur au monde de frites surgelées (7 % des parts de marché), alors qu’il est le premier pays exportateur au monde de pommes de terre (1,6 Mt source GIPT). Mais le marché mondial de la frite évolue à grands pas.
Nouvelle géopolitique mondiale de la frite
Lors de l’assemblée générale du GIPT (Groupement interprofessionnel de la valorisation de la pomme de terre), Pauline Delpech et Bertrand Oudin du cabinet Ceresco ont présenté leurs « Perspectives 2030 pour la pomme de terre transformée » et la nouvelle géopolitique mondiale de la frite. Autrement dit, la géographie des pays producteurs-exportateurs de frites et de leurs potentiels clients.
Seules 9,6 Mt de pommes de terre transformées en frites ont été exportées dans le monde en 2024, peu ou prou l’équivalent de 2 % de la production mondiale de pommes de terre (386 Mt en 2023). En Euros, les transactions commerciales de frites surgelées – la forme stockable et exportable de la pomme de terre la plus aisée – portent sur 12,6 Mds d’euros.
95% des exportations mondiales en volume et en valeur sont réalisées par les 10 premiers acteurs mondiaux du marché. La Belgique et les Pays-Bas couvrent à eux deux la moitié du commerce mondial.
La Belgique en exporte à elle seule 3,5 Mt, les Pays-Bas plus de 2,8 Mt et le Canada 1,5 Mt. Les États-Unis sont en quatrième position et la France est en cinquième (500 000 t).
La France 5e exportateur de frites
« La pomme de terre transformée n’est plus l’apanage des États-Unis et de l’Europe », affirment Pauline Delpech et Bertrand Oudin. Leur offre est de plus en plus inadaptée.
La France exporte toujours plus de frites : + 4,4 % au cours du premier semestre 2025 après +39 % l’an passé, alors que les Pays-Bas et la Belgique peinent à écouler leur production. En Amérique du Nord, le Canada vend aussi, chaque année, plus de pommes de terre frites.
Les Pays-Bas (1396 €/t en 2024) et les États-Unis (1 555 € /t) commercent leurs frites bien plus chères que leurs concurrents directs. La France est dans la moyenne, (1 283 €/t versus 1 315 € pour la moyenne mondiale) quand la Chine et l’Inde exportent leur tonne de frites 200 € moins cher.
Par ailleurs, le marché de l’export reste un marché de proximité. Les pays qui entrent sur le marché de la frite ont comme clients, leurs voisins. La Chine et l’Inde vendent leurs frites en Asie du sud-est et en Asie de l’est. La zone de chalandise du Brésil est l’Amérique du sud et, pour le Canada, les États-Unis, n’en déplaise à leur président Donald Trump.
« Dans cette nouvelle réalité beaucoup plus complexe et compétitive, les risques d’inadéquation entre l’offre et la demande sont de plus en plus élevés », notent les deux consultants du cabinet Ceresco.
Nouveaux entrants
Même si les exportations portent sur des volumes modestes comparés à ceux du top 3 de l’export (Belgique, Pays-Bas, Canada), la Chine a accru de 43,5 % ses ventes au début de l’année. L’an passé, elle en avait expédié 206 000 t après avoir augmenté ses expéditions de 53 %, quand l’Inde a accru ses livraisons dans les mêmes proportions. Au cours des dernières années, ces nouveaux pays entrés sur le marché mondial de l’export de la pomme de terre frite ont doublé, triplé voire décuplé leurs ventes.
Mais ces conquêtes commerciales ne sont pas toujours climato-compatibles. L’Égypte (2-3 % du marché mondial) transforme des pommes de terre issues de cultures irriguées, quelque peu à contre-courant de la sobriété en eau vers laquelle devrait tendre son agriculture dans le contexte climatique et de déficit pluviométrique actuel.
L’expansion très rapide des exportations de tous ces nouveaux pays entrants sur le marché mondial de la frite se fait aux dépens des « pays historiques » de l’export, avec pour ambition de les dépasser dans les prochaines années.
Les Pays-Bas et la Belgique sont concurrencés par l’Égypte et la France en Arabie saoudite et en Amérique du Sud. En fait, le royaume saoudien diversifie ses approvisionnements (comme pour les céréales), alors que l’Hexagone prospecte de nouveaux marchés sur tous les continents, jusqu’en Amérique du Sud. Actuellement, la France rayonne sur le marché européen, où elle réalise 71 % de son chiffre d’affaires.
Mais sa production de frites en pleine croissance vise d’abord à résorber son déficit intérieur. Ses importations représentent 7 % des échanges mondiaux.
Aussi, l’Hexagone est moins exposé à la concurrence exacerbée à laquelle se livrent les pays qui se lancent dans l’export pour écouler les frites excédentaires sur le marché intérieur. A contrario, les États-Unis (18 % des parts de marché) font partie des pays de plus en plus dépendants des importations de frites pour couvrir leurs besoins.

