Invités à intervenir en conclusion du congrès de l’Association générale des producteurs de blé, le 27 mai à Nancy, les présidents de la FNSEA et des associations spécialisées de grandes cultures du syndicat (blé, betteraves, maïs, pommes de terre, oléoprotéagineux), ont fait front commun, pour alerter sur la précarité de la situation des filières de grandes cultures. Les céréaliers traversent en effet une crise inédite par son ampleur, qui devraient s’incarner par une quatrième année consécutive de revenus négatifs. « C’est du jamais vu, même après l’arrêt des quotas laitiers ou sucriers », rappelle Quentin Mathieu, responsable entreprises et prospective économique chez Agridées. Aux difficultés liées au dérèglement climatique, au retrait de molécules phytosanitaires, ou à la concurrence accrue des pays de l’Est, s’ajoute celles découlant du blocage du détroit d’Ormuz, qui affecte directement le prix et la disponibilité des engrais. « L’écart entre les prix des céréales et celui des intrants n’est plus conjoncturel, mais relève d’un décrochage devenu structurel, poursuit-il. Cela va exiger de revoir le pilotage à la ferme, les assolements et les débouchés. »

Pistes disruptives

Contractualisation, bioéconomie, stratégie à l’export,… De nombreux sujets ont été détaillés, pour tenter de proposer des solutions aux céréaliers. « Notre volonté est de ne rien lâcher, nous sommes prêts à tester toutes les pistes, même les plus disruptives », assure Éric Thirouin, le président de l’AGPB. Les représentants de producteurs de grandes cultures ont ainsi, une nouvelle fois, appelé à relever le plafond européen d’incorporation de biocarburants, aujourd’hui verrouillé à 7 %. « On commence un peu à dépasser le débat food vs fuel, veut croire Alexandre Haack, le président de Bioéthanol France. Depuis 20 ans que des plans biocarburants sont mis en œuvre, on voit bien qu’on a affamé personne. Les biocarburants représentent 6 % des carburants en France, on peut imaginer doubler cette part d’ici 5 à 10 ans. Nous n’irons pas jusqu’à 50 % mais ces biocarburants appartiennent à un bouquet de solutions ».

L’AGPB continue par ailleurs de plaider en faveur d’une revalorisation du prix d’intervention, et reste vigilante sur les discussions en cours concernant l’adhésion de l’Ukraine à l’UE.

Une urgence jugée incomprise

Pour l’heure, l’attention des représentants des producteurs de grandes cultures est tournée vers les débats autour du projet de loi d’urgence agricole. « Nous essayons de rester objectifs, cette loi s’est quand même faite dans un temps record, souligne Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA. Pour voir si elle nous convient, nous allons attendre la fin de la bataille. Le texte a tout de même le mérite de maintenir l’agriculture au centre des débats, à l’approche des présidentielles. » L’approche n’est pas aussi optimiste chez tout le monde. Éric Thirouin (AGPB) et Franck Laborde (AGPM) estiment ainsi que l’ambition du texte n’est pas au rendez-vous, notamment sur l’eau, ou sur les produits phytosanitaires – sujet sur lequel « le gouvernement refuse de s’engager », regrette Franck Sander (CGB). « Aujourd’hui, aucun représentant de l’État ou de l’administration n’est présent dans la salle ; on se demande vraiment si le cadre d’urgence dans lequel nous sommes a été compris ! », peste Geoffroy d’Evry (UNPT). Le discours enregistré par la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, diffusé la veille lors de l’ouverture du congrès, n’a pas convaincu l’auditoire.

Tous espèrent voir le contenu du texte évoluer lors de son passage au Sénat et en commission mixte paritaire (CMP). « Nous voulons que la loi oblige l’Anses à se justifier en cas de refus du principe de la reconnaissance mutuelle », cite par exemple Éric Thirouin, qui assure que « les mois à venir vont être décisifs. Les élections présidentielles sont un rendez-vous à ne pas manquer pour le futur de notre agriculture. »

Un soutien à l’innovation insuffisant

Si des signaux semblent indiquer un potentiel retour à la hausse du prix des céréales, les producteurs de grandes cultures se désolent, enfin, des freins qui leur sont imposés. Éric Thirouin appelle ainsi à « renverser la table » sur les normes imposées aux exploitants. « Courir un 100 km avec un poids de 10 kg, c’est difficile, abonde le président d’Intercéréales, Benoît Piètrement, qui déplore par ailleurs « le manque d’investissement dans l’innovation ». La France assure toujours, tout de même, entre 20 et 40 % des échanges intracommunautaires de céréales. « La France reste le grenier de l’Europe, rappelle Philippe Mitko, le responsable des relations extérieures chez Soufflet négoce (InVivo). Le marché ne va faire que croître. Qui va fournir ces nouveaux marchés, nous ou les pays de la mer Noire ? Au-delà de la compétitivité, la question à se poser est celle des coûts de production, et donc de qui va produire le plus cher. »

Engrais, diversifier plutôt que relocaliser

Si le compteur du prix des engrais s’affole, leur disponibilité ne serait, pour l’heure, pas menacée, estime Emmanuel Nizon, chargé d’affaires publiques et réglementaires à l’Afcome. « Il n’y a pas de crise logistique », assure-t-il. La stratégie d’achat au printemps, en morte saison, est cependant bouleversée par le contexte actuel. Les prix des céréales ne décollant pas, les achats sont souvent repoussés… réduisant ainsi la marge de manœuvre des acheteurs. « Nous demandons des actions pour dégeler cette situation, plaide Cédric Benoist, le secrétaire général adjoint de l’AGPB. Certains misent sur une stratégie de relocalisation de la production d’engrais azotés, pour sortir à plus ou moins long terme de cette impasse. Emmanuel Nizon prévient : « arrêtons de parler de souveraineté en matière d’engrais car, s’ils ne sont pas directement importés, ils seront fabriqués ici à partir de gaz qui le sera. » Quant à la production d’engrais décarbonés, le sujet en est encore à un stade embryonnaire, et nécessitera de lourds investissements et de grands efforts logistiques. Reste une solution : diversifier les approvisionnements. « Nous devons avoir un maximum de fournisseurs pour le buffet des engrais européens », plaide Cédric Benoist.