En quoi consiste la traque-affût ? Au lieu d’être postés sur une ligne de battue, les chasseurs, très éloignés des uns des autres, sont postés sur des miradors. Du côté des rabatteurs, plus de cris, beaucoup moins de chiens – quelques sujets « de petit pied » – et une ligne qui avance doucement dans le bois. Voyons les avantages. Tout d’abord le risque d’accident – la hantise des organisateurs – n’existe plus. Installé sur son pylône dans un endroit dégagé, le chasseur ne peut tirer que sur une zone délimitée par des piquets rouges. En outre, le tir est obligatoirement « fichant » ce qui veut dire que la balle n’ira pas s’égarer à trois kilomètres. Contrairement à la battue, les « placés » sont éloignés les uns des autres. On admet généralement une distance minimale entre les miradors de 200 mètres, pour une distance de tir maximale à 40 mètres.
Ainsi postés, les chasseurs ne présentent aucun risque pour les promeneurs, cyclistes ou randonneurs, puisque les tirs sont strictement circonscrits à la zone de chasse. Disséminés au cœur des bois, avec une densité d’un chasseur posté pour 6 à 10 hectares, le dispositif est très discret. Notons que c’est la fin d’une règle de base, car on tire « dans la traque » et pas derrière. Mais cela n’a pas d’importance dans la mesure où l’on ajuste, en espace découvert, sur une zone balisée et en tir fichant.
Les animaux passent au pas
Au début de la journée de chasse, chaque posté tire au sort un numéro d’affût. Une fois les postés mis en place, les rabatteurs entrent en action pour déplacer les animaux.
Ils seront aidés des chiens à plus courte quête. Ils peuvent aussi ne pas en avoir. Dans ce cas, on parlera de « poussée silencieuse », ou Drucken, terme allemand signifiant « poussée ».
Les animaux ne déboulent plus en trombe mais passent doucement au pas. On a donc tout le temps de bien les ajuster. Il faut ajouter aussi que, placé au cœur de la forêt, le chasseur qui est aussi – du moins on l’espère – un naturaliste aura tout le temps d’observer la vie sauvage, un renard en maraude, un lièvre sur le qui-vive, un geai criard, un oiseau de proie et tant d’autres animaux. Le temps passera vite dans les jumelles ! Certainement davantage qu’en battant la semelle sur un layon gelé en ressassant le fameux angle des trente degrés qui assure la sécurité du voisin … Au chapitre des inconvénients : c’est la fin d’une certaine forme de convivialité. On ne discute plus entre deux battues, on ne rigole pas avec les collègues, on partage moins la chasse qui devient une affaire individuelle comme peut l’être la chasse à l’approche ou la chasse à l’affût. Cela n’empêche pas de se retrouver après l’action, de commenter et d’échanger, mais il n’y a plus ce sentiment collectif.
Une option
Les adversaires soulignent que c’est la fin d’une tradition nationale, la fin du groupe, le triomphe de l’individualisme. Ils ajoutent aussi que ce serait une sorte de concession faite aux anti-chasse, car on masquerait ainsi le déroulé des opérations.
Précisons toutefois que personne n’a jamais songé à interdire la battue classique de grand gibier. Il s’agit seulement d’une option.
Méconnue à l’échelle nationale, la traque-affût est souvent administrativement assimilée à la battue. Les sénateurs réunis au cours de l’année 2022 à l’occasion d’une mission d’information consacrée à la sécurité ont recommandé de populariser des méthodes de chasse plus sûres, dont la traque-affût. Reprenant les conclusions de cette commission, les ministères de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires ont présenté, le 9 janvier 2023, un plan de sécurité enjoignant les fédérations départementales à « favoriser les pratiques les plus sûres : tirs postés, traque-affût »… L’Office national des forêts (ONF), souhaitant répondre aux problématiques de conflits d’usage, en est aujourd’hui un partisan enthousiaste, de même que l’Institut de France pour la forêt de Chantilly. Depuis 2023, le Domaine national de Chambord s’est également converti, en partie, à cette formule. De nombreux autres territoires ont suivi.
La fronde de Pierre Charon
Pierre Charon, ancien président du domaine de Chambord, a protesté en termes vifs contre cette évolution : « un truc pour écolos », a-t-il dit. Il a même fait part de son émoi au président de la République. Ce que reproche l’ancien sénateur à la nouvelle formule, c’est qu’elle est moins conviviale, qu’on ne peut plus se parler, entre amis, dans les allées du parc, évoquer les sujets du jour, nouer des alliances, parler affaires, mondanités ou politique. Il n’a pas apprécié non plus la mise à jour du carnet d’invitations qui aurait déçu certains habitués. Dans une interview à notre confrère « Connaissance de la Chasse », Nicolas Groce, directeur des chasses, lui a répondu : « globalement, nous constatons un haut niveau de satisfaction chez les chasseurs invités, à quelques exceptions près. Beaucoup nous écrivent après leur passage pour nous dire à quel point les postes isolés, positionnés à l’intérieur des parcelles forestières permettent de s’immerger au cœur du domaine. Les observations d’animaux sont nombreuses et ne vous méprenez pas : ce côté contemplatif n’est pas synonyme d’inefficacité, bien au contraire. »
Une chose est certaine : cette formule, qui allie sécurité et efficacité, devrait gagner du terrain dans les années à venir.


