mercredi 14 novembre 2018
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Guillaume Lefort (Agridemain) : "Il faut rassembler les forces de la communication agricole"

Guillaume Lefort, 35 ans, est agriculteur en Seine-et-Marne. Il cultive 250 hectares de terres en grandes cultures (blé, orge de printemps, betteraves, plantes aromatiques, maïs et colza). Depuis, le 26 septembre, il est le nouveau président de l’association Agridemain, qui vise à faire mieux connaître le métier d’agriculteur et ses pratiques, auprès de l’opinion publique.

Comment avez-vous été amené à défendre votre métier ?

J’ai toujours aimé m’impliquer dans ce que je faisais, que cela soit durant mes études, ou aujourd’hui, comme agriculteur. Je considère qu’au lieu de râler, il faut s’engager pour défendre ses idées. Quand je me suis installé en octobre 2010, j’ai adhéré aux syndicats des Jeunes agriculteurs. Cela m’a permis d’échanger, partager des idées et découvrir d’autres activités. J’ai été élu président des JA de Seine-et-Marne en 2011, et depuis 2013, je suis également élu à la Chambre d’agriculture de Seine-et-Marne, devenue la Chambre d’agriculture d’Ile-de-France le 1er janvier 2018.

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans Agridemain ?

Je pense que beaucoup de fausses idées sur les agriculteurs et leurs méthodes de production viennent de la méconnaissance des citoyens sur le monde agricole. Il y a une quarantaine d’années, chaque Français avait un parent ou un ami agriculteur. Depuis, le lien s’est distendu et a fini par se casser. Pendant ce temps, des peurs nouvelles sont apparues et le secteur agricole n’a pas su communiquer suffisamment pour rassurer et expliquer ce qu’il faisait. Même chez nos voisins aujourd’hui, il y a de la suspicion sur nos pratiques. Mais à chaque fois que j’explique mon métier, les gens s’intéressent et comprennent, alors qu’au départ, ils sont souvent inquiets. C’est pour cela que je me suis engagé dans Agridemain il y a près de trois ans.

Quelles sont les missions d’Agridemain justement ?

Il faut ramener du lien entre l’agriculture et la société. Nous avons quatre axes stratégiques : démystifier les clichés ; promouvoir une agriculture nourricière, innovante et moderne ; réaffirmer les atouts stratégiques du secteur agricole français et rassembler tous ceux qui militent pour une agriculture vertueuse et performante. Les agriculteurs sont de plus en plus attaqués par les ONG et des mouvements radicaux.

Quelles actions menez-vous pour vous défendre ?

Agridemain réunit une communauté de 271 ambassadeurs agricultrices et agriculteurs. Chacun dispose d’un panneau (voir photo), présentant les contributions environnementales et économiques de son exploitation, avec l’indicateur Perfalim. Nous avons déjà mené plusieurs actions : un colloque au Conseil économique, social et environnemental (CESE) ; deux participations au Salon de l’agriculture ; l’organisation de 3 éditions de la Fête des moissons et la mise en place d’une tournée régionale des agricultures françaises, l’AgridemainTour. Afin d’amplifier ce mouvement, nous avons  estimé nécessaire que notre structure se dote d’un vrai statut juridique. Ainsi, le 26 septembre 2018 s’est tenue l’assemblée générale constitutive de l’association d’intérêt général Agridemain. Un bureau a été élu, avec Mickaël Jacquemin, agriculteur à Lignon (51), 1er vice-président ; Stéphane Aurousseau, agriculteur à Charrin (58), 2e vice-président ; Basile Faucheux, agriculteur à Epiedsen-Beauce (45), secrétaire ; et Emmanuel Leveugle, agriculteur à Flesquières (59), trésorier.

N’y a-t-il pas une déperdition des forces et de moyens dans la communication agricole ?

L’idée est de ne pas faire de doublons avec les structures qui existent déjà. Notre objectif est de rassembler et mutualiser nos forces. Nous avons déjà une quinzaine d’organisations qui nous soutiennent, dont la FNSEA, la CGB, l’AGPB, les JA, Farre, la Fop, le Gnis, les chambres d’agriculture… Nous devrions accueillir bientôt la Confédération nationale de l’élevage (CNE). Nous espérons que d’autres suivront. Nous avançons progressivement mais militons effectivement pour davantage de cohérence et de synergies dans la communication du secteur agricole.

Propos recueillis par Adrien Cahuzac


31 octobre 2018

Bruno Tremblay (Bayer) : "Le numérique est un moteur d’avenir pour l’agriculture européenne"

Pour Bruno Tremblay, vice-président Europe du Sud, Moyen-Orient et Afrique de Bayer, le lien entre « l’agriculture numérique et la production durable n’est pas encore clair dans l’esprit de nombreux responsables politiques ». Il pense que si la future PAC « se concentre sur la production de denrées alimentaires durables, cela peut être réalisé grâce au numérique ». Interview. Un article de notre partenaire européen Euractiv.

 

Que pensez-vous des propositions de la nouvelle politique agricole commune (PAC) ? Certains suggèrent que l’introduction tant attendue de nouvelles technologies et de pratiques agricoles de précision dans le secteur n’est pas suffisamment soutenue.

A l’origine, l’objectif de la PAC était d’assurer une production agricole alimentaire suffisante en Europe, après toutes les tensions que nous avons connues après la Seconde Guerre mondiale. Après avoir atteint l’autosuffisance dans les années 1970, l’objectif de la PAC est devenu d’accorder des subventions pour garantir que nous continuions à produire des produits agricoles dans toute l’Europe, en gérant plus ou moins les types de cultures et les quantités à produire. J’ai l’impression que la PAC sera désormais davantage axée sur la manière dont les biens sont produits. Il n’y a plus d’incitations basées sur la quantité mais plutôt sur la composante « verte » de la production. La PAC devient de plus en plus verte, se concentre sur la manière de produire des denrées alimentaires de manière plus durable, ce qui peut être réalisé grâce à des innovations telles que l’agriculture numérique. Je pense toutefois que le lien entre l’agriculture numérique et la production durable n’est pas encore clair dans l’esprit de nombreux responsables politiques. La numérisation ne signifie pas confisquer les données des producteurs ; il s’agit plutôt de l’impact positif que l’agriculture de précision aura sur l’agriculture durable et productive en Europe.

Certains producteurs craignent que ce type d’innovation soit un moyen de les contrôler….

Les données appartiennent toujours aux producteurs, même après avoir choisi de les partager sur notre plateforme. Nous ne pouvons les utiliser à aucune fin, interne ou externe, sans leur consentement préalable. Les données peuvent ensuite être utilisées pour permettre aux producteurs de mieux comprendre toutes les décisions qu’ils doivent prendre dans leurs champs. Nous considérons plutôt ces plateformes numériques comme un fournisseur de solutions. L’idée est de créer de la valeur pour nos clients et notre entreprise en fournissant des technologies numériques aux producteurs.

Un débat est en cours en Europe sur l’avenir de l’agriculture à la lumière d’une concurrence mondiale de plus en plus accrue. Qu’attendez-vous de la prochaine Commission européenne ?

La question clé qu’il sera intéressant d’examiner est la vision de l’agriculture européenne pour l’avenir. Nous devons surtout déterminer si voulons être une région exportatrice dans le monde, ou si nous nous dirigeons davantage vers une production autosuffisante, davantage axée sur l’agriculture biologique et l’autosuffisance.

En Europe, on a tendance à penser davantage à la manière dont nous produisons qu’à la compétitivité de l’agriculture. Je pense que l’agriculture en Europe bénéficierait d’un accès plus large à l’innovation et aux nouvelles technologies. Les entreprises devraient participer davantage au dialogue avec les différentes parties prenantes, alors qu’aujourd’hui, on croit que l’innovation en agriculture n’est pas ce que les consommateurs veulent. Nous devrions interagir davantage pour comprendre les attentes des consommateurs et communiquer de manière plus transparente sur nos innovations. Là encore, la question porte sur notre vision : s’agit-il simplement de nous nourrir ou d’être une région exportatrice vers les autres pays méditerranéens et africains ? D’un point de vue politique, l’Europe essaie d’aider l’Afrique à faire face au défi migratoire, et je suppose que l’agriculture fait partie de la réponse.

Une récente décision de la Cour de justice de l’UE sur le contrôle génétique a « secoué » l’industrie agro-alimentaire qui estime que cela ralentirait l’innovation. Partagez-vous ce point de vue ?

Oui, nous avons été déçus de la décision de la Cour de classer la modification génétique dans le même règlement que les OGM. C’est une occasion manquée pour l’innovation agricole en Europe. L’agriculture numérique, l’édition génétique et d’autres méthodes de sélection végétale sont les principaux moteurs de l’avenir de l’agriculture en Europe et, grâce à ces deux méthodes, nous pouvons avoir une agriculture beaucoup plus durable.La modification génétique est une technologie de sélection beaucoup moins invasive et beaucoup plus précise. En outre, ces méthodes peuvent réduire considérablement le temps de développement de nouvelles variétés végétales à moins de la moitié de la durée actuelle, qui peut atteindre 15 ans. De plus, si vous parvenez à développer correctement des hybrides plus résistants à certaines maladies ou à certains insectes, vous pourriez probablement utiliser moins de produits chimiques, et nous avons des études qui prouvent que cette technologie réduit considérablement l’utilisation des produits chimiques. Je m’inquiète pour l’Europe si elle décide de rejeter cette technologie. Pendant ce temps, l’Amérique du Nord et du Sud, ou même l’Asie, adoptent très rapidement ces nouvelles techniques de sélection, car elles voient que les avantages vont au-delà de la technologie des OGM. Les éleveurs et les agriculteurs européens seront perdants, car ils n’auront pas eu la possibilité d’explorer l’énorme potentiel et les avantages de ces innovations en matière de sélection végétale dans la pratique.

Le débat sur le glyphosate a divisé les parties prenantes de l’UE et a suscité des discussions sur la crédibilité du processus décisionnel de l’UE et sur la question de savoir s’il repose sur des preuves scientifiques ou sur des émotions. Quelle est votre position ?

Le fait est que toutes ces émotions ont été suscitées par le renouvellement de l’autorisation du glyphosate au niveau européen en novembre 2017. Mais il n’y a aucune question ou aucun débat de la part d’agences nationales ou d’autorités réglementaires dans tous les pays du monde où des produits à base de glyphosate sont homologués. Le glyphosate est un outil précieux et sûr pour les agriculteurs et les autres utilisateurs depuis plus de 40 ans. Le glyphosate est probablement l’ingrédient actif ayant fait l’objet du plus grand nombre d’études scientifiques de l’industrie.

Il s’agit d’un débat politique et pour l’aborder, nous devons dialoguer et coopérer avec les gouvernements locaux car ils ont besoin de sentir la proximité de notre équipe. Nous travaillons sur les données de sécurité que nous pourrions partager avec le public pour regagner sa confiance puisque le débat est très émotif et passionné, mais la science n’a pas eu beaucoup de place dans cette discussion. Dans certains pays, ce débat va au-delà du glyphosate : c’est une préoccupation générale au sujet des pesticides et de la façon dont ils sont autorisés. Récemment, il y a eu une discussion sur le processus d’autorisation de l’EFSA et je pense que les gouvernements nationaux et les agences de l’UE doivent être plus proactifs dans la communication de leur travail et de leur mode de fonctionnement. Nous ne sommes qu’un des nombreux acteurs du glyphosate en Europe. Pour nous, c’est un produit important et il est essentiel pour les producteurs de produire des aliments sûrs et abordables, car cela fait partie de leurs pratiques agronomiques normales. Par conséquent, nous ne voyons pas comment les producteurs pourraient remplacer le glyphosate par un produit plus sûr et plus rentable à l’avenir.

Donc même des verdicts comme ceux rendus aux États-Unis ne pourraient pas affecter les activités de Bayer en Europe ?

Nous ne sommes pas d’accord avec le verdict et nous avons l’intention de demander un réexamen par le tribunal et de faire appel, si nécessaire. Ce qui s’est passé aux États-Unis, c’est qu’un jury a rendu une décision en Californie à la suite d’une discussion sur l’étiquetage pour déterminer s’il contenait suffisamment de mises en garde. Or, plus de 800 études scientifiques – dont une étude indépendante qui a suivi plus de 50 000 travailleurs agricoles appliquant des pesticides autorisés et leurs conjoints pendant plus de 20 ans – et les autorités réglementaires du monde entier confirment que le glyphosate et les herbicides à base de glyphosate peuvent être utilisés en toute sécurité s’ils sont utilisés conformément aux instructions figurant sur les étiquettes.

Propos recueillis par Gerardo Fortuna (Euractiv.com) – traduit par Marion Candau


18 octobre 2018

Arnaud Rousseau (Avril et Fop) : "Se passer des phytosanitaires est irresponsable"

Depuis deux ans, le groupe Avril fait face à des difficultés. Avec 6,23 Md€ de chiffre d’affaires en 2017, le géant des oléoprotéagineux (huiles Lesieur, biodiesel Diester) a vu ses pertes se creuser à 56 M€. Son président, Arnaud Rousseau, également président de la Fédération nationale des oléoprotéagineux (Fop), espère atteindre l’équilibre cette année, en misant sur le marché des protéines et l’international. Pour assurer l’avenir de l’agriculture française, il souhaite que la PAC garde un premier pilier fort, avec le maintien d’outils de compétitivité, et que l’on « retrouve de l’équilibre dans les débats » sur les produits phytosanitaires. Interview.

Le groupe Avril fait face à des difficultés depuis deux ans. Comment se passe l’année 2018 ?

Le coeur de notre organisation, Saipol, qui triture et estérifie le colza et le tournesol, subit depuis deux ans les affres des importations à bas coûts du biodiesel issu de soja d’Argentine et de palme d’Indonésie. Si nous avions été un groupe standard, nous aurions été contraints de prendre depuis longtemps des décisions drastiques de restructuration. Ce qui nous singularise est d’être un groupe à capitaux agricoles, au service de l’agriculture française. Nous avons la capacité de faire appel à nos capitaux propres pour passer cette mauvaise passe et de nous projeter à moyenlong terme pour trouver des solutions pérennes et garder des usines à côté des zones de production agricoles.

Que mettez-vous en oeuvre pour améliorer la situation ?

Nous avons lancé un important chantier, avec trois volets : améliorer la performance opérationnelle des outils, mieux répartir la valeur ajoutée dans la filière et renforcer le lien entre Avril et les agriculteurs. Si nous ne faisons pas cette transformation, nous allons être exposés à terme à un grave danger. Soit nous sommes en mesure de retrouver de la compétitivité, soit nous serons contraints de prendre des décisions difficiles. Nous attendons par ailleurs des signaux forts de Bruxelles, dans le cadre de la directive RedII, quant à la place des biocarburants de première génération. Des procédures sont engagées devant la Commission européenne contre les importations d’Argentine et d’Indonésie. Mais cela prend du temps. En France, nous avons obtenu l’exemption partielle de la TICPE sur notre carburant B100 à destination des flottes d’entreprises et de collectivités. Nous devrions faire des annonces à l’automne sur le sujet.

Vos autres activités peuvent-elles compenser les pertes de Saipol ?

L’avenir du groupe Avril se porte notamment sur le marché des protéines. Il y a une demande forte pour répondre à la montée en gamme des filières alimentaires souhaitée par la société. Le soja non-OGM connaît un fort développement. À l’heure où l’Europe doit présenter son plan protéines le 23 novembre, l’enjeu est de faire reconnaître la filière soja française et sa qualité. Nous lançons la charte Soja France. Nos activités à l’international, en particulier Lesieur Cristal, connaissent de très bons résultats, au Maghreb et en Afrique. Dans l’oléochimie, notre filiale Oleon est aussi une belle réussite. L’enjeu est de revenir à l’équilibre financier le plus rapidement possible.

La future PAC qui se dessine prévoit moins de budget et davantage de marges de manoeuvre pour les Etats. Qu’en pensez-vous ?

Nous tenons à garder un premier pilier fort. Nous souhaitons que la PAC continue à être une politique économique et non un outil technique dénué de toute vision stratégique. Nous sommes soucieux de conserver des outils de compétitivité pour les filières, à la fois sur la gestion des exploitations et sur la recherche et l’innovation. Un plan d’investissement pour financer des infrastructures pour les grandes cultures aurait également du sens. Un dispositif assurantiel, avec un volet crises et gestion aléas, est à mettre en oeuvre. Aujourd’hui il existe en partie mais ne fonctionne pas suffisamment. Nous sommes prêts à étudier un dispositif sectoriel, à condition que les agriculteurs s’engagent dans l’assurance « Si nous ne voulons pas dépendre demain des importations, il est urgent de retrouver du bon sens collectif » individuelle contre les aléas climatiques. Le collectif n’a de sens que si on est couvert individuellement.

La France multiplie les interdictions de produits phytosanitaires (glyphosate, néonicotinoïdes…), au-delà du cadre européen. Quelles sont les conséquences pour notre agriculture ?

Les agriculteurs ne sont pas les représentants commerciaux de groupes industriels. Il faut arrêter l’hystérie collective. Ils sont des praticiens de terrain qui cherchent des solutions à des problèmes du vivant. Ceux qui pensent que la fin de l’utilisation des produits phytosanitaires est une solution durable sont dans l’erreur. L’idée qui consiste à faire croire que l’on pourrait s’en passer est irresponsable, à la fois économiquement pour nos producteurs, mais aussi en termes de santé publique et de compétitivité pour nos filières. Il faut retrouver de l’équilibre pour expliquer que dans certains cas il est plus judicieux d’utiliser des produits phytosanitaires, que de voir des filières entières disparaître, au profit de produits importés ne respectant ni nos normes ni nos qualités.

Ce message a du mal à être compris par l’opinion publique…

Ce n’est pas parce que cela est compliqué qu’il faut renoncer. Il faut continuer à expliquer et répéter. Si on ne veut pas dépendre demain d’importations chinoises, russes ou américaines pour notre alimentation, il est urgent de retrouver du bon sens collectif. Le seul avis de l’opinion publique ne peut suffire à faire une politique et il est essentiel que le gouvernement prenne en compte la réalité que vivent les acteurs de terrain. Par exemple, le datura, l’ambroisie et l’ergot sont des menaces majeures pour nos cultures.

Vous cultivez 50 hectares de betteraves sur votre ferme de Trocy-en-Multien (Seine-et-Marne). Quel regard portez-vous sur la libéralisation du secteur betterave-sucre ?

Nos entreprises sucrières sont chahutées. Nous avons besoin d’industriels forts. Il faut que les leaders français se rapprochent pour mener le combat de la mondialisation. Il y a trop de querelles de personnes qui paralysent le développement des entreprises sucrières et qui détruisent de la valeur. Les concurrents sont des groupes mondiaux et il y a aussi l’isoglucose à l’international. Vu les enjeux, nous devons travailler ensemble.

Propos recueillis par Adrien Cahuzac


12 octobre 2018

Phil Hogan : "L’innovation aura une place de choix dans la future PAC"

Pour Phil Hogan, le commissaire européen à l'Agriculture, "les États membres et non la Commission européenne décideront du soutien financier à apporter à l’innovation et à la numérisation dans l’agriculture dans la Politique agricole commune post-2020". Interview. Un article de notre partenaire européen Euractiv.

Les agriculteurs européens sont persuadés que l’UE est à la traine en termes d’innovation dans l’agriculture. Quels sont les plans de la Commission pour remédier à cela ?

L’UE est un leader mondial en termes d’innovation agricole et nulle part ailleurs dans le monde vous trouverez une agriculture aussi productive et aussi tournée vers le savoir. Il suffit de comparer la production par hectare ou pas animal. Le défi est d’emmener l’innovation dans les fermes et nous œuvrons à cela via le Partenariat européen d’innovation, qui est une partie clé de la PAC.

La proposition de la Commission met l’innovation et surtout la numérisation au cœur de la nouvelle PAC. Chaque État membre devra expliquer ce qu’il compte faire pour encourager l’utilisation des outils agricoles, pour améliorer l’innovation et la numérisation (agriculture de précision, utilisation de satellite). Pour mettre l’accent sur l’engagement de la Commission, nous avons augmenté le budget de la recherche agricole de 10 milliards d’euros, dont la plupart seront investis dans le domaine de l’agriculture numérique.

L’UE prévoit de durcir sa réglementation sur les pesticides, les règles de manipulation génétique deviennent plus strictes. Dans ce contexte réglementaire, comment les agriculteurs européens peuvent-ils concurrencer les agriculteurs américain ? 

L’augmentation significative de la valeur des exportations alimentaires de l’UE indique que les agriculteurs européens sont compétitifs, mais qu’ils opèrent dans un environnement très concurrentiel. Tous les efforts doivent être faits pour s’assurer qu’ils restent compétitifs, et non pas seuls par rapport aux agriculteurs américains.

C’est précisément la raison pour laquelle nous investissons autant dans l’innovation et la recherche et faisons un tel effort pour faire en sorte que les avantages de cette innovation et de cette recherche se transmettent du laboratoire à la ferme.

Le numérique modifiera l’agriculture de nombreuses façons : meilleure utilisation des intrants tels que les engrais, les machines autonomes (robots et tracteurs sans conducteur), changements dans la chaîne d’approvisionnement (le marketing direct pourrait prendre une nouvelle vie), etc.

Dans le cadre de la nouvelle PAC, les États membres concevront les programmes de soutien appropriés pour soutenir les nouvelles options telles que la numérisation.

Le budget proposé pour la future PAC à l’actuelle. Qu’en est-il des fonds alloués aux nouvelles technologies ? L’innovation agricole va-t-elle bénéficier d’un soutien accru ?

Le nouveau CFP reflète un contexte très difficile – le Brexit ainsi que les nouvelles priorités et les nouveaux défis exigés par les États membres. Dans ces circonstances, je considère que le budget décidé pour la PAC est équitable et qu’il reflète une forte déclaration de soutien au secteur agricole dans toute l’UE.

Ma priorité était de sauvegarder autant que possible les paiements directs, qui constituent un soutien nécessaire au revenu des agriculteurs. Compte tenu du fait que les objectifs de la PAC après 2020 sont la simplification et la modernisation, l’innovation se verra accorder une place de choix. Les investissements dans la connaissance et l’innovation assurent une productivité à long terme.

C’est pourquoi il est tout à fait logique de concentrer le soutien sur l’innovation. Toutefois, dans le cadre de la PAC, ce sont les États membres qui décideront quel soutien précis apporter et donc quel financement pour l’innovation. La Commission a proposé une augmentation substantielle de 10 milliards d’euros du budget de la recherche agricole. L’objectif de cette recherche est, bien entendu, d’aboutir à des connaissances pratiques qui seront utilisées sur le terrain par les agriculteurs.

L’UE peut-elle augmenter le financement de l’agriculture de précision et comment les agriculteurs peuvent-ils accéder à ces fonds ?

L’expérience de la PAC actuelle, appliquée dans 28 États membres aux climats, méthodes de production et traditions différents, montre que Bruxelles ne peut plus déterminer ce qui doit être fait dans chaque État membre.

Dans la nouvelle proposition, nous définissons un certain nombre de domaines spécifiques dans lesquels des mesures doivent être prises, mais laissons aux États membres le soin de définir ce qui est nécessaire dans leur situation spécifique. Pensez au changement climatique, aux jeunes agriculteurs, mais aussi à la connaissance et à l’innovation.

À titre d’exemple, l’utilisation de robots pour traire les vaches est plus ou moins courante dans certains États membres et rare dans d’autres. Dans les régions où l’utilisation est rare, il peut être utile d’organiser des formations ou d’échanger des informations sur l’utilisation de ces robots et il peut même être utile de soutenir les investissements dans cette technologie.

Par conséquent, le budget de l’agriculture de précision dépend des besoins et des dotations budgétaires précises dans le cadre de l’enveloppe globale de la PAC que les États membres recevront.

Propos recueillis par Bogdan Neagu (Euractiv.ro) - traduit par Marion Candau


10 octobre 2018

Christian Huyghe (Inra) : "L'agriculture doit proposer un futur désirable"

Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, l’agriculture est de plus en plus soumise à la pression de la société. Régulièrement, des débats enflammés se focalisent sur les nouvelles techniques de sélection ou les produits phytosanitaires. La dernière traduction de ces tensions entre la société et l’agriculture est le bannissement des néonicotinoïdes. Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture de l'Institut national de recherche agronomique (Inra) et chef du projet Aker sur la betterave, donne quelques pistes pour réconcilier le progrès et la société. Interview.

Comment analysez-vous le fossé qui s’est peu à peu creusé entre la société et le monde agricole?

Le monde agricole est resté engagé sur un contrat social établi au sortir de la seconde guerre mondiale. À cette époque, tout le monde partageait la même vision du futur : augmenter la production pour répondre aux besoins alimentaires dans un pays largement dépendant d’importations. Aujourd’hui, la société remet en question le fait de produire plus. Par ailleurs, elle n’a plus de vision claire de son futur. Or le contrat social ne se décrète pas. Les grands brainstormings, comme les États généraux de l’alimentation, sont donc très importants pour mettre tout le monde autour de la table. Dire par exemple que la qualité de l’alimentation est une des bases premières de la qualité de vie, c’est fondamental pour construire un nouveau contrat social. Regardez aussi le Grenelle de l’environnement : il a structuré le paysage depuis 10 ans. Ces grands moments, où les gens partagent des valeurs, sont très structurants.

Que s’est-il passé pour que la société en vienne à rejeter les innovations en agriculture ?

Plutôt que de parler d’innovation, j’emploierais plutôt le mot progrès. Comme le dit le philosophe et physicien Étienne Klein, « le progrès a perdu son P majuscule, c’est un symptôme de son déclin ». Selon lui, c’est une conséquence de diverses crises (comme l'amiante ou la maladie de la vache folle) qui posent des questions sur le progrès tel qu’il est proposé. On peut cependant se poser la question si ce n’est pas le symptôme d’un changement plus profond. En effet, le mot “progrès” a progressivement disparu et il est de plus en plus remplacé par un mot plus neutre : “innovation”. L’innovation, c’est l’adoption d’une nouveauté, mais cela ne dit rien de l’objectif global et le sens de cette innovation. Pourtant cette question du sens est essentielle. Il est donc fondamental de définir le futur désirable vers lequel nous voulons aller.

Que faire pour retrouver ce futur désirable que vous évoquez ?

Le futur désirable est une question que le monde agricole doit creuser. Regardez le futur que l’agriculture propose et la façon dont le monde agricole s’exprime. Je trouve qu’il ne donne pas assez envie. Il donne à voir, soit des images passéistes - les photos de Depardon - soit que tout va mal. Ce n’est pas comme cela que l’on obtient l’adhésion de la société. En revanche, le contrat de solutions mis en place par la profession agricole propose une forme de contrat social pour l’avenir, qui peut susciter l’adhésion.

Quel futur désirable propose-t-on à l’Inra ?

Nous venons de faire, par exemple, des propositions à la Commission européenne pour le futur programme-cadre européen de financement de la recherche. L’Inra porte trois grands projets : la sortie des pesticides, la neutralité carbone du système alimentaire et enfin des systèmes alimentaires durables et meilleurs pour la santé pour tous. Je pense que ces trois programmes proposent des visions d’un futur désirable, qui vont ou peuvent structurer la recherche pour plusieurs années. Les volumes budgétaires alloués à la recherche européenne pour 2021-2027 ont été publiés le 2 mai dernier. Sur un budget total de 100 milliards, d’euros, 10 milliards sont prévus pour l’agriculture et l’alimentation ; cela représente une augmentation significative par rapport au dernier programme Horizon 2020.

Nous sommes également confrontés à l’émergence du populisme scientifique. Comment peut-on le contrer ?

Selon moi, le populisme scientifique est un drame. Il utilise des arguments instantanés de « bon sens » pour contester les résultats de la science. C’est par exemple déclarer : l’hiver est très froid cette année, il n’y a donc pas de réchauffement climatique. On l’a aussi vu dans le débat sur le glyphosate, où l’on opposait des arguments soi-disant de « bon sens » à des résultats scientifiques. La seule façon de le contrer est d’éduquer les populations, aujourd’hui majoritairement urbaines, pour qu’elles puissent avoir une pensée “complexe”- sur l’agriculture et l’alimentation. Une
pensée “complexe”, c’est par exemple envisager l’agriculture comme fournisseuse de services environnementaux et pas seulement lui demander de limiter les impacts négatifs. Si la société accepte de rémunérer les services environnementaux, c’est qu’elle aura une vision positive de l’agriculture.

Les nouvelles techniques, comme l’écologie microbienne, les produits de biocontrôle ou l’agriculture de précision, peuvent-elles redonner confiance en la science ?

On peut s’appuyer sur des nouveaux concepts qui consistent à regarder le monde autrement. Pour transformer les systèmes de production, on peut s’appuyer sur le biocontrôle, qui regroupe un ensemble de leviers variés, comme des insectes auxiliaires, des micro-organismes protecteurs, des substances naturelles ou des phéromones. Ces domaines de recherche connaissent des avancées considérables. C’est le cas du microbiote présent dans le sol et autour des plantes. Jusqu’ici le système agricole et alimentaire pouvait se résumer à une équation à 4 termes : génotype, environnement, conduite et process. Or nous venons de découvrir un 5e terme: le microbiote. Dans le futur, on peut imaginer qu’un agriculteur sèmera sa variété avec des micro-organismes qui auront été choisis pour protéger la plante des bioagresseurs et contribuer à son alimentation minérale. C’est un nouvel univers passionnant qui s’ouvre à nous… et qui peut redonner du sens au mot progrès.

Propos recueillis par François-Xavier Duquenne


9 octobre 2018

François Leroux (Tereos) : "Une coopérative unique pour des débouchés rentables"

François Leroux, le nouveau président de Tereos, explique au Betteravier français que la constitution de la coopérative unique va permettre de positionner au mieux l’entreprise dans un univers extrêmement concurrentiel. Interview.


23 avril 2018
Le Betteravier français, le journal de référence des planteurs depuis 1952, qui décrypte l'actualité de la filière betterave-sucre et des grandes cultures avec ses 18 numéros et ses 2 cahiers spéciaux par an.